Cher Camarade Pivert
Tu manques un peu à notre temps, comme nous manquent le recul, le discernement, insaisissables dans la rapidité ambiante; j'aurais aimé échanger avec toi, sur aujourd'hui et les années 30, puiser des arpents de courage dans des tête à tête où tu aurais ri, j'en suis sûr, du chaos qui monte et des angoisses qui percent. Et j'aurais moins peur de tout.
Quand la peur est en déroute, le rêve et l'utopie ont le champ libre. Une Liberté matérielle, sans rêve ni utopie, sans la contemplation, sans le temps, serait fictive; d'aucuns rêvent de fonder leur boîte, de skier en décembre et surfer en Martinique en mars : rêve de réalité, rêve nul.
Le chemin est long pour installer du rêve dans le réel.
En attendant, Marceau, ici, près de soixante ans après ton départ, on rêve qu'on sortira vite de la crise...
Les jours sont plus longs, l'obscurité est repoussée jusqu'à tard le soir; illusion qu'une deuxième vie commence le soir venu, qu'accompagnera bientôt la douceur des soirées estivales. Si l'été qui arrive pouvait chasser cette crise maudite...
Amusant comme l'Humanité a en mains les clefs de l'intelligence, pour sortir de la convulsion par le haut, mais choisit la poursuite de ce croisement de bêtise et d'inconscience qui l'a menée à la crise en (grande) vigueur. En gros, continuons la marche économique forcée qui a tout cassé. Vaporisons dans l'air surchargé des atômes de contre-poison, juste assez pour qu'ils n'entravent pas la marche vers le rien, dont notre belle humanité est devenue addictive.
Rien à voir avec le socialisme, ça?Comme tu y vas.
Bien assis, Camarade Pivert, prêt à lire ici-même que le socialisme est condamné à conserver? Socialisme conservateur, oui, pas la peine d'en tomber en syncope. Des années 70 jusqu'à aujourd'hui, le capitalisme a conforté un Homme-consommateur, engloutisseur de richesses matérielles, dévastateur de tout, son air, son environnement, son inférieur (son égal rejeté par le modèle dominant) et, à terme, de lui-même; les deux tronches de cake ci-dessus sont au nombre des apôtres de la baliverne. Extraordinaire, les deux olibrius se disent philosophes, philosophes contre la vie.
Marceau, les socialistes devront conserver la planète pour conserver l'Homme, et vice-versa. Pas d'autre sens à la lutte contre la marchandisation de toutes choses (encore ont-ils du chemin à faire pour en accepter le principe), pour la réduction du temps de travail qui n'est qu'un préalable à la diminution globale de l'activité économique. Oui, Camarade Pivert, le mouvement a changé de camp. La réaction conservait les privilèges contre une classe ouvrière en mouvement pour les abolir, elle est en mouvement aujourd'hui pour asseoir son pouvoir sur la vitesse et conforter ses marges à l'échelon planétaire : tout naturellement, la mission des socialistes est de conserver les conditions d'une vie acceptable pour le plus grand nombre.
Et leur premier devoir est la République.
On en reparle.
Par ailleurs, comment arriver à sauver un Cinéma, telle est la question. Ca t'en fait vaciller la moustache, mais ce sera le contenu d'un très prochain message.


