samedi 6 décembre 2014

CGT : J'Y SUIS, J'Y RESTE !

C'était à prévoir depuis l'ouverture du dossier Lepaon par "Le Canard enchaîné" : le (la) militant(e) CGT est pris(e) en tenaille entre des médias qui ont exploité l'affaire jusqu'à plus soif et ont déjà viré Lepaon, et une centrale syndicale encore entartrée dans ses antiques opacités, tellement méfiante de "la comm" qu'elle n'a pas imaginé une seule seconde l'isolement des militant(e)s et leur besoin d'information face à la déferlante spectaculaire en cours.
Saura-t-on un jour combien d'adhésions l'"affaire" a coûté à la CGT ?

Pourtant, rien cette fois ne paraît plus clair que dans ce brouillard. Le "dossier Lepaon" tombe à pic pour, d'un côté, débarrasser la très noble institution CGT de ce qu'il lui reste d'incapacité à faire face à ses propres contradictions - et à imaginer qu'elle puisse en être seulement traversée, de l'autre, empêcher que le procès instruit contre un immensément et tristement maladroit secrétaire général de la CGT tourne au réquisitoire contre ce qui reste d'alternative sociale au néo-libéralisme qui aspire - s'il n'a déjà quasiment réussi, à couvrir les spectres économique, social, politique et culturel de la vie.
Soit à peu près tout.

Il est bien question ici d'alternative. On moque partout une CGT cloisonnée dans la contestation, impuissante à ouvrir une seule fenêtre d'alternative, à la différence de la CFDT qui s'y adonnerait avec tant d'à-propos en signant et proposant. Elle, au moins !
Adoration inconsciente du modèle social unique, si répandue qu'elle démontre, grandeur nature, l'immense progrès du néo-libéralisme dans les esprits. La doxa en cours a tant intériorisé l'air libéral du temps qu'elle lui adjoint son syndicalisme robotisé et sur mesure, alors-même que la CGT (la "crise" actuelle a permis de le rappeler) signe un grand nombre d'accords nationaux, de branches et locaux et que les sections CFDT ne sont pas toutes de l'eau fade et saumâtre rêvée par leur direction nationale.
Quelle vanité dans cette exigence d'un modèle social alternatif clé en mains ! Les procureurs de la CGT ne savent pas, tant ils sont coupés du réel, que pour envisager l'alternative à un modèle existant, à fortiori mondialisé et de la puissance du néo-libéralisme, il faut maintenir un pouvoir de lui tenir tête. Ils ne comprendront jamais, eux qui ont tout accepté, que la première cible du néo-libéralisme est un mot : "non". Et que c'est à travers l'expérience sociale, l'expérimentation sourcilleuse de ses connections avec le champ politique, qu'on peut ou non construire des modèles alternatifs.
A travers cette injonction à sortir un modèle social du chapeau et à attaquer le refus de la CGT de se livrer à pareille et dramatique pantomime, les chiens de garde du néo-libéralisme trahissent leur immense vacuité intellectuelle et politique. En poussant le modèle-CFDT comme le seul possible, ils créent de toutes pièces un univers social calqué sur le Parti unique de sombre mémoire, où qu'il ait existé.

La CGT ne franchit pas le rubicond entre la signature d'accords et l'adhésion en rase-campagne au tout-marché globalisé : c'est celà, et celà seulement, que la meute ne lui pardonnera pas. L' "affaire Lepaon" est tombée à point nommé pour que la meute jette le bébé CGT avec l'eau du bain Lepaon, condamne la permanence d'un esprit social critique que la CGT continue d'incarner malgré tous les "appels à la raison" dont elle est interpellée, en faisant un même paquet des agissements attribués à Lepaon et de l'Histoire, de la culture, du résistancialisme de la CGT.

C'est le moment de garder la tête froide : la variante sociale de la contestation est à bout de souffle après 40 ans ininterrompus de marche vers la mondialisation néo-libérale; aucun complexe à en concevoir, quand, partout, tout a été mis en œuvre pour casser tous les acquis et mécanismes sociaux de l'ouest, en même temps qu'on esclavagisait une nouvelle classe ouvrière à l'est et en Orient.

Mais l'esprit de contestation reste vif : il prend aujourd'hui un visage écologiste, et salut à ces luttes qui entravent le productivisme ambiant.
Et la messe sociale n'est pas dite : le mérite de Rosenvallon, très isolé dans ce dossier après tant de gloire à annoncer la pente sociale-libérale de l'occident, a été de donner un coup de projecteur sur les nouvelles classes ouvrières occidentales, ces vendeurs de grandes surfaces, ces livreurs de meubles, de pizzas, ces travailleurs d'entrepôts de H&M, d'Amazon et autres esclaves modernes de la grande distribution : non, la révolution ne découlera pas, façon précipité chimique, de ce cocktail infernal.
Oui, ce cocktail nous impose de rester à nos postes. Contrairement à la CFDT qui a tant pactisé avec tous les apprentis-sorciers du nouveau capitalisme qu'elle a d'avance entamé son capital de crédibilité, la CGT, parce qu'elle n'en a jamais accepté les règles structurelles, est légitime à être présente, vigilante, aux aguets.

Le jour venu, plutôt que de vendre un modèle social à des individus hagards, désabusés, croyant un jour au grand soir libéral et abusés le lendemain, elle aura à leur proposer un refus du pire qu'on leur aura vendu comme une certitude, et des outils de lutte.

Ce sera tout, ce sera titanesque, mais ce sera la meilleure manière pour la CGT d'exister et d'avoir, le plus vite possible, refermé le "dossier Lepaon". En en ayant tiré toutes les conséquences immédiates. A ce prix, elle aura conservé ses galons pour voir loin.

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