jeudi 25 octobre 2012

NOTRE AVANT-GUERRE, SAISON 2


Les saisons s'enchaînent, sans heurts, discussions ni kalashnikov... Une transition réussit. Déjà ça. Automne, hiver, imagerie naïve du froid et de la neige, le gros vêtement, l'abri chez soi au chaud, les bonshommes de neige, Noël. Et toujours ce pendant : les sans-abris, la morsure du froid, les restaus du coeur débordés, la mort parfois, la solitude des vieux...

 Seuil d'un nouveau millésime qui promet l'aggravation d'un état déjà piteux; la sérénité se laisse chercher sans succès. Quid d'exiger, comme ce groupe héritier de Ferdinand Lop, le prolongement du présent jusqu'à nouvel ordre, le bannissement de l'avenir, tant qu'il portera des couleurs sombres ?

Sensation d' "équipée malaise", si Echenoz me l'accorde, devant chaque jour que Dieu fait sur le modèle des précédents; nuée d'orage violent, odeur de guerre sur la planète, qui ne relèvent pas de la prophétie de malheur.

Guerre. Le mot est posé, les contours du réel en devenir lui ressemblent, elle redevient une hypothèse par la misère grossissante qui lui tient lieu de mise à feu.
Misère. Le mot est réel, dont la source n'est plus à aller chercher comme jadis, dans la fatalité ou dans les casques à pointe, mais dans la répétition des logiques d'un capitalisme maître de la réalité et de la hiérarchie des urgences. L'attente d'une civilisation, nationale, continentale ou planétaire, est remisée au rayon des utopies humanistes, un hochet pour individus de bonne volonté. Stéphane Hessel, superstar. Nous savons d'où viennent les vents mauvais, il en est encore qui en cherchent l'origine chez leurs semblables; ils seront, ou non, acteurs et révélateurs de notre défaite.

Ah, Dieux et maîtres, sortir de l'odeur de guerre supposerait que le présent nous en désodorise; qu'il le fasse donc, et nous ravisse à jamais à l'habitude d'attendre le pire...

Envie de revenir sur des étapes, des glissements, abandons et renoncements qui ont abandonné une humanité  à la dictature du court-terme. L'épreuve d'être de gauche quand une des gauches est saisie de honte, de haine de soi, prenant en otage de ses couardises et de sa duplicité le beau projet de construction européenne; quand l'autre gauche, faible numériquement, toute aux fronts, aux luttes, dépositaire d'un espoir social sous-traité par la social-démocratie, n'a ni force ni volonté de s'interroger sur des pratiques à rénover... Quand aucune ne se souvient qu'il n'est de projet de gauche et républicain que dans la recherche inlassable du dépassement, de l'union et du rassemblement.


Que faire ? Penser, réfléchir aux devoirs qu'impose notre état, à la construction d'alternatives aux systèmes responsables des souffrances individuelles et collectives, ne jamais cesser d'écouter, de s'enrichir, sans distinction d'auteur ni d'origine. Jamais une évidence qui n'appelle réflexion, débat, ou bien décrétons de suite la mort de la contradiction puis de la pensée, avant celle de l'intelligence, et avant nos morts biologiques.

Et osons la critique ! La révolution naîtra ou explosera de son extension, quand le  présent se nourrit de sa compression. Nous vivons encore, et sans doute pour longtemps, dans l'ombre et sous la tutelle des années 80, pur produit de la révolution conservatrice. Presque quarante ans après, nous n'en avons toujours pas fait la critique, parce que cette prison de l'esprit a généré une antidote permanente à sa mise en cause. Les écrits et paroles dubitatives se font entendre : voyons, c'était de l'enfumage, paillettes, fric, image, égoïsme érigé en vertu... fermez le ban. Une alternative ? Vous n'y pensez pas... Indépassable, trop complexe. Un enfer dont on a conscience vaudra toujours mieux qu'un rêve d'y échapper. Gare, le danger guette !
Lequel ? Celui de rêver, surtout de sortir des années 80, précisément.




Il y a pire : pas une révolution dans l'Histoire qui n'ait été l'objet d'études et d'analyses profondes; la révolution conservatrice et les années 80 y échappent. Délégitimant le temps long et tous les systèmes antérieurs, cassant les mécaniques sociales construites depuis la crise de 1929, elles ont imposé à l'Histoire le primat et l'horizon indépassable du présent, et un avenir sui-generis, sans racines ni origines. La mémoire en fut et reste la victime principale, l'invocation des bienfaits supposés de systèmes antérieurs et la critique du présent étant sorties du champ des possibles.

"Eh quoi, charmante Elise ? Quel est donc ce navire au lointain qui chavire? Notre monde, l'Europe? N'écoutez, belle enfant, que les enchantements d'une vie de merveille, fermez vos écoutilles aux vilaines abeilles et leurs noirs desseins : avançons donc, vous dis-je, courrons cueillir le jour et la fleur renaissante..." (PCC Molière)


Voilà donc nos vies rappelées à leur fragilité, l'économie est en embuscade, gare à nos existences.

A quelques naïfs qui hier encore cherchaient à changer la vie, planchant sur des équilibres généraux et l'allègement des peines des plus faibles, et à entraver la marche de la planète vers le chaos, l'économie vient à chaque instant ramener du rêve au réel. Naïfs, nous l'étions. L'incessante tempête néo-libérale balaye le château de cartes économique. Elle reformate l'Histoire : la "crise" remonterait à quatre ans, rien avant les terrorisantes subprimes ! Et la tempête de frapper : on en goûte les charmes façon baston, austère, dure, sévère.

Mais nous serons nombreux, le 31 décembre prochain, à souhaiter quelques dizaines de "bonne et heureuse année".

Quelques économistes, philosophes et politiques avaient tout prévu depuis des lustres, mais tout a continué; mazette, l'économie lancée à plusieurs fois la vitesse du son ne se laisse pas arrêter comme ça. Qui ose seulement y songer s'entend taxer de conservatisme et de pessimisme comme jadis d'hérésie. La critique rejetée à la marge est dépossédée de tout pouvoir.

Reste le pessimisme. L'esprit pessimiste a de l' avance sur des événements qu'il a pressentis. Contre l'incrédulité générale il a vu les faits arriver; il perçoit l'aveuglement et l'incompréhension de la société avant l'événement, et l'angoisse quand l'événement survient. La société, elle, se refuse à l'anticipation et à tirer quelque leçon que ce soit... Ses péroraisons vérifiées, de l'incident modeste au pire désastre, le pessimiste peut s'époumonner qu'il les avait prédits, peu chaut à ses semblables : la page tournée, seuls compte pour eux un nouveau départ, une motivation assez puissante pour les faire aller, surtout si c'est nulle part. L'éventualité que cette marche promette la déroute est une lubie tolérée, mais indigne d'attention. Tel est son statut, jamais écouté car il va contre le besoin convulsif de mouvement; où, pourquoi, comment, peu importe au monde, qui va avec l' inconsciente certitude d'un paiement en retour : amélioration, grain à moudre, bonheur, en somme. Dada fantasmatique autrement appelé "espoir", ou optimisme béat.

                                               Ces deux toiles sont de Tobeen (musée de Bordeaux)

Voyons... Charmante Elise, l'Histoire immédiate nous jette à la mer. Le flonflon enchanteur souffre d'un couac de forte magnitude, la crème tourne, le tournedos est faisandé. Aujourd'hui ou demain grondera un tonnerre, qui abolira l'illusoire sentiment de tranquillité générale acheté sur une vieille croyance de bonheur. Bonheur économique, puisque tout procède de l'économie : produire, créer de la richesse vaudrait distribution et promesse de félicité, un jour ou l'autre.
Couac. Il y a eu production de richesses, illusion de distribution par l'impôt, puis par le transfert de production de l'ouest vers l'est et l'orient via la mondialisation - rachat de la honte du licenciement et de la délocalisation par la bonne conscience de l'emploi créé en Roumanie, en Inde et en Chine - mais partout au final triomphent l'inégalité et la récession, avec les humbles en premières victimes (les autres attendant leur tour). Les Etats redistributeurs sont à genoux. Et, en guise de bonheur collectif, la planète est saccagée. L'humanité demande la lune mais ne peut plus se l'offrir, on traverse un scénario dont l'issue aurait jadis été la guerre, et pour certains, dont Jacques Sapir, nous l'aurons peut-être.

Oui, charmante Elise. Après s'être bâfrée depuis trente ans de la potion  de deux chefs d'Etats anglo-saxons timbrés, encensé l'individu bienfaisant, piétiné le collectif, renoncé à l'esprit critique, notre humanité contemple les dégâts, hébétée. De la mondialisation néo-libérale "heureuse", ne reste qu'une fracture béante qui laisse hagards des politiques, intellectuels et penseurs, et des "gens", communs des mortels, qui ne lui voyaient pas d'alternative; tous ont foncé dans l'économie de marché désinhibée qui explose en vol, sans faire la part d'une vie qui va et du système qui la régente, sans deviner le néo-libéral derrière la normalité apparente, sans s'avouer avoir été manipulés, bêtement.

Très charmante Elise, la fierté et l'amitié sont le propre des Hommes libres. La liberté individuelle s'épanouit dans l'alliance des bonheurs collectif et individuel, par quoi Tony Judt définissait la social-démocratie, et rétrécit à mesure que les cultures de l'argent, de l'accumulation et du pouvoir innervent la société et la vie; les individus assujettis à l'économie se laissent gagner par la frustration, compensent leur humiliation latente par le ressentiment envers tous les pouvoirs institués et surtout envers leurs semblables (le RER aux heures de pointe résonne de "les gens sont fous", proféré par des vulgus pecums contre d'autres) et par l'envie de tout envoyer balader, tout et tous coupables d'une manipulation dont on se sent confusément l'objet. Le "chacun pour soi" est à l'oeuvre. La dissolution et l'atomisation sociales sont proches, boulevard pour les thématiques que goûtent tant le capitalisme entrepreneurial et l'extrême-droite : l'individu fort s'arrache de la multitude et lui décoche son mépris, tel est le socle des hiérarchies et de l'ordre inégal. Ainsi s'installent insidieusement le populisme et le décor d'une possible guerre sociale. Le nationalisme qui pousse à la guerre est le paravent des mécaniques économiques qui en sont le déclencheur, et c'est sur le prurit populiste que pousse le nationalisme. Ce que Jaurès traduisait par "le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l'orage".



Le néo-libéralisme aura universalisé ses désastres en moins de quarante ans. En se voulant la seule voie possible pour la planète, en s'imposant partout, jusqu'au PC chinois, l'idée mortifère néo-libérale a désarmé ses contre-poids et voulu tuer ses antidotes. Il n'en reste qu'une : la raison, alliée à la volonté; belle et sûre alliance républicaine seule à même de nous tirer de là, avec en face une humanité qui tant de fois aurait pu s'en saisir pour repousser les vents mauvais et a préféré la courte vue, l'intérêt immédiat, et épousé la faucheuse qui aujourd'hui lui présente l'addition. Il n'y aura pas de miracle, ou si peu.

Au milieu du tableau de fin d'année constellé de lumières et d'espoir, reviendront à l'esprit les testaments de Zweig et de Judt, deux juifs magnifiques, sentinelles des âmes et de la civilisation, et leurs signaux d'alarme angoissés. Le premier voyait, dans son monde des années 30, disparaître les signes, réputés intangibles jusque-là, de concorde et d'envie de vivre, il sentait monter les ferments de la guerre. Le second alertait cinquante ans plus tard sur l'étendue du "paradis perdu", alliance, brisée par la mondialisation néo-libérale, de conquêtes sociales et d'état d'esprit individuel et collectif tourné vers la vie à long terme. Judt ne voyait pas l'enfer succéder au paradis perdu; mourant, il enjoignait pourtant aux vivants de conserver tout ce qui peut l'être de ces conquêtes si violemment décriées par les libéraux - les appelant à en conquérir d'autres, seule inscription possible du contrat social dans l'avenir.



J'ai la gorge nouée, charmante Elise, à me demander si mes contemporains et nos successeurs essaieront, oseront ouvrir les yeux. Elle le serait moins si mes doutes n'étaient aussi forts.

Une autre juive, magnifique à sa manière, faillit nous arracher de l'espoir au carrefour de l'Histoire contemporaine. Essayiste abonnée aux Flore, Deux Magots, Lipp, Nouvel Obs et "Art Press" (on dirait aujourd'hui "une bobo"), elle publie en 1996 "L'horreur économique", aux éditions Fayard, en vend 350 000 exemplaires, le livre est traduit dans 32 langues et obtient le prix Médicis de l'essai. Viviane Forrester, y dénonce la pente néo-libérale, ses dégâts sociaux et ses inégalités. La dame ne mâche pas ses mots, le constat est pertinent, elle fait mouche.
Malgré l'avancée du marché mondialisé, on est encore sur une ligne de crête. Il a imposé l'idée d'économie "sociale de marché", converti le PS au modèle mondialisé en construction et disqualifié par avance - semblait-il - toute critique et toute recherche d'alternative.

Mais le rapport de force est encore en balance. Novembre-décembre 1995 vient juste de passer, la dissolution de l'assemblée par Chirac n'est pas loin; entretemps, Forrester, grande bourgeoise des beaux quartiers, cautionne et légitime l'angoisse que, déjà, le système montant génère dans le corps social, alors qu'il n'a pourtant dévoilé qu'une part infime de ses batteries. Un certain Marceau Pivert aurait volontiers dégaîné son "Tout est (encore) possible".

On le sait bien alors, cette "horreur économique" précède un train de dérèglementation, de libéralisation et de privatisation fou; sous les regards narquois des naïfs de gauche, nous savons ("nous"... républicains de gauche, pessimistes et pointilleux) qu'il vise à transférer la production à l'est et en Asie, à appauvrir des peuples mis en concurrence et à faire échapper la richesse à la redistribution encore en vigueur à l'Ouest. Nous savons que l'argument mondialisateur et européen est le cache-sexe d'une accélération de l'accumulation capitaliste et que la libre circulation des capitaux en est le moyen, et nous pressentons que la classe salariée française et européenne en fera les frais; nous alertons, nous en appelons, contre le raz de marée mondial qui se prépare, à la reprise en main de leurs affaires par les Peuples, à leur réarmement républicain, à la restauration de l'Etat régulateur et animateur démocratique de la société. Au milieu de la révolution conservatrice, nous désespérons d'un salut de l'héritage social et républicain. La parution de "L'horreur économique'' est le signe qu'une braise a survécu à l'étouffement du feu, et que rien d'autre à faire de mieux que souffler dessus.

Il y a face à nous tout ce qu'un système en voie d'hégémonie mobilise pour conforter sa marche. BHL, TF1, Joffrin, Cohn Bendit, Rocard, Delors (renommés "Dollar record" par "Le Canard"), Rosenvallon et la gauche "anti-jacobine", ce beau monde fait valider la route vers l'abjection au forceps, sous couvert de la nécessaire ouverture au monde. L'idée de résistance, l'émancipation vis-à-vis du lexique néo-libéral dominant déchaînent les procès en nationalisme, en réaction, en néo-fascisme parfois. L'invocation de la République devient anathème, la nation est rattachée à l'extrême-droite. En pareil contexte, le succès de "L'horreur économique" est une bonne nouvelle, toute question sur la personnalité de Viviane Forrester passe loin derrière la jouissance de voir pareil titre s'imposer, même si le débat généré par le livre est mince et bref.

Au journal "Le Monde"

Patatras. L'effet Forrester ne dure qu'une lune; "Apostrophes", émission de télévision de Bernard Pivot, éteint le lampion. Pivot y a invité Forrester et lui oppose Guy Sorman.
Forrester, bourgeoise dressée contre son camp, porteuse d'un message qu'aujourd'hui on dirait "indigné", pouvait se contenter de reprendre à l'écran les thèmes de son livre et emporter l'adhésion. Mais en robe de luxe sur le plateau, sur-maquillée et couverte de bijoux autour du cou et aux oreilles, elle débite en direct, péniblement, un discours dénonciateur qu'elle paraît découvrir, transie de trac, dans un Français déstructuré. La gauche qui n'éclate pas de rire ou rit jaune éteint son poste, l'éditeur dégrade ses prévisions de ventes.
Quand Pivot donne la parole à Guy Sorman, commence un carnage. A ses questions qui se voudraient flegmatiques et innocentes, auxquelles elle ne sait répondre et qui achèvent de la déstabiliser, Forrester répond par des "je ne vous ai pas interrompu" qui déclenchent le quasi-fou rire de Pivot. Sorman jubile.  Le ridicule de la situation est total, le piège médiatique s'est refermé sur l'auteure dont le livre suivant, "Une étrange dictature", ne se vendra évidemment pas, l'indignation attendra le train suivant, treize ans plus tard.

Et donc Forrester ne nous apporta pas le coup de main attendu, et Hessel nous laissa sur le bord du chemin des Indignés. XXIème siècle, et les qualités évidentes de l'auteur d'Indignez-vous, et sa résonnance mondiale, n'empêchent pas l'indignation de rester à quai, une fois de plus. Elle est le seul remède reconnu par notre temps à ses pesanteurs; rien au-delà, disait Colette Audry. En face, une planète théâtre de drames dont elle aura du mal à se remettre, si elle s'en remet, et dans lesquels nul n'ose plus intervenir. Viviane, reviens, et si, en plus, tu pouvais faire une répète avant de revenir...



 Charmante Elise, on sait donc aujourd'hui de quoi la critique doit faire l'économie pour trouver une écoute : dénonciations du présent, invocations de modèles anciens de vie meilleure pour attester les chaos en cours, démonstration que le pire n'est pas fatal... Pierre Mauroy, dans ses Mémoires, raconte avoir vu, devant un lac africain plein d'eau, des espèces animales connues pour s'entre-dévorer cohabiter pacifiquement, pour boire, ensemble, tout simplement... Tout celà est à remiser pour la quasi-éternité, j'entends par là jusqu'au dernier jour de l'emprise néo-libérale sur les esprits. La critique du temps présent doit respecter un code impératif - ou risquer l'invalidation pour absence d'"idées neuves" : l'approuver d'abord, le critiquer ensuite seulement, puis se garder de lui imaginer toute alternative.
Que nous restera-t-il bientôt, avec notre "Monde d'hier" entre les mains, enveloppé du froid métallique de la liseuse ?

C'est bientôt 2013. Nous reste la recherche du bonheur, mordicus, territoire que l'on dit infini. Passons outre le fait un peu frigorifiant que c'est là le seul militantisme acceptable par notre temps, buvons la potion le nez pincé, à la façon d'une cuillère d'huile de foie de morue. Cédons à la fascination du plus simple, comme j'ai cédé hier soir à la vision de nos deux enfants, leur Mère à leurs côtés, je n'en croyais ni mes yeux ni mes oreilles et la submersion émotive affleurait.
Ma responsabilité d'Homme s'arrêterait où commence l'irresponsabilité de mes semblables. Je n'aurais de prise sur l'Humanité qu'en l'acceptant, j'éviterais le mythe d'Icare en évitant de chercher en elle des contenus iréniques introuvables, et m'autoriserais une vision de la vie réaliste et heureuse. Fascinant comme une quête de bonheur débouche sur l'invariable évidence du pessimisme.



C'est bientôt 2013, Tony Judt est mort dans d'indescriptibles souffrances, les idées qui ont servi à l'édification des principes de bonheur individuel et collectif à la sortie de deux guerres mondiales, et qu'il tenait pour le socle irremplaçable de toute nouvelle civilisation, sont le décor d'un théâtre qui menace ruine. Mes contemporains le savent ou feignent de l'ignorer; il me faudrait prendre de haut leur incapacité, dont seul je serais juge, de rebâtir le théâtre et remonter les pièces, saynettes ou opéras qui faisaient tant pour générer les bonheurs simples et vifs de tous et chacun. Prendre ma propre truelle et bâtir mon guignol à moi. Mon Père n'aurait pas désavoué pareille idée. On y revient : peu d'humains avaient des idées plus noires que les siennes.

Continuer à militer, à attendre le déclic par lequel les foules retrouveraient un sens à la vie terrestre, jetant aux orties le court-terme néo-libéral qui les ronge et obère leur avenir. Continuer à illustrer un peu plus la théorie de Comte-Sponville qui a tant frappé ma conscience lorsque j'avais trente ans. Accréditer ce mot de Chevènement : "c'est l'issue la plus dure? Sans doute, mais c'est la seule".



Pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté, encore, toujours, marcher le long de la mer, tant qu'elle continuera de bercer ceux qui ont mal.


mardi 27 décembre 2011

PLAIDOYER POUR LA NOMINATION DE FRANCOIS HOLLANDE AUX CHEMINS VICINAUX !

Le chemin vicinal est une conquête de l'Histoire, des territoires, de la République. Pas de village sans son Eglise, sa place, son monument aux morts et son, voire ses chemins vicinaux.

Ce pilier vivant de la République et de la ruralité doit bénéficier d'une représentation dans l'Etat, à la mesure des enjeux dont il est le coeur. Qui oserait désormais traiter de la désindustrialisation, du chômage, du nucléaire, de l'éducation, sans aborder sérieusement l'odeur fraîche de la rose mignonette qui vient caresser l'odorat au détour d'un chemin vicinal ? Quel hiérarque de la Nation aura le toupet de parler avenir et grandeur en occultant la vache de Salers paissant sur les bas-côtés des chemins vicinaux de Corrèze ?

Oui, place au chemin vicinal dans les stratégies d'avenir.
Et qui, mieux que François Hollande, pour assumer, que dis-je, habiter le poste de secrétaire d'Etat (adjoint, au besoin) aux chemins vicinaux ?

Le voilà, le pionnier du détachement, voilà bien le notaire-sénateur radical socialiste de nos campagnes, à la joue franche, au verbe fleuri, le voilà, le champion qui fera avaler toutes les potions, y compris bruxelloises, surtout bruxelloises, aux vaches veaux et cochons !
Voilà l'intersection ventrue de Jaurès et Babar, l'homme des prairies sociales, des déserts communistes et étables financières, voilà le moteur essentiel du recul, de la distance, de l'abstention de gauche au deuxième tour des élections présidentielles.
Aidons cet homme à briser les chaînes à pédalos dans lesquelles des caricaturistes ont voulu le sangler! C'est l'homme qu'il nous faut !

Pétitionnons à donf. Vite ! L'Homme qu'il nous faut n'est pas aux pédalos, l'homme qu'il nous faut est aux chemins vicinaux !

Pour soutenir cet appel, envoyez vos dons à Raoul Benard, qui ne transmettra pas.

dimanche 19 juin 2011

ELOGE DE LA PASTEQUE

Une Histoire ne peut être heureuse sur toute sa longueur ; elle est constellée de ruptures, elle répertorie les séquences de bonheur et de malheur qu’elle nous emmène traverser et affronter, toutes, jusqu’au bout, la fin, où notre Histoire nous laisse hébétés, entre l’orgueil devant l’accomplissement et le dépit exténué. Seuls, face à elle.

A la fin de 1978 j’ai poussé la grille du 31, rue du général Beuret, à Paris XVème, près de la place de Vaugirard. Le siège du Parti Socialiste du XVème arrondissement était aussi celui du PSOE en exil, il avait vu passer Marceau Pivert, Albert Gazier, Lionel Jospin. Pour trouver un sens à la vie, à ma vie, pour que le PS m’alimente en raisons d’espérer tout changer. Faute, sans doute, d’avoir assez aimé changer, moi-même.
Trente-trois ans plus tard, après quelques ruptures dans le parcours du militant resté de base tout ce temps, après que, de socialiste, il soit passé républicain dans le Mouvement des Citoyens, puis républicain socialiste et écologiste dans le Parti de Gauche, est arrivée la fin de l’Histoire militante, le temps de la rupture, aux termes de laquelle le militant ne milite plus.

C’est dit et c’est fait.

La plus modeste décision appelle des éclaircissements, des explications, surtout quand elle engage au-delà de soi-même.
L’aventure PG se développe, mais pour l’heure, à l’échelon local, elle est en veilleuse : tentons la clarté au risque de faire long, charge indispensable pour revenir sur un long processus, et un prix à payer pour un dernier message du genre. Retour écrit sur trois ans d’expérience d’adhérent lambda du PG; le bon et le mauvais, l’enthousiasmant et le maussade, sans intention de bilan, plutôt un arrêt contre la course folle des événements, pour regagner le privilège du regard simple et ouvert qu’interdisent les pratiques politiques les plus courantes, les rythmes électoraux insensés, les rapports de force et les prises de pouvoir.

Sur le PG (Parti de Gauche)
L’objet qu’attendaient de longue date les partisans de feu l’union de la gauche, le Ceres au premier rang (qu’on se souvienne de la « dialectique de l’union »), et ceux, parfois les mêmes, qui estimaient indissociables la République et l’écologie politique…
La marmite PG bouillonne avec quelques trop petits milliers d’adhérents et un chef-cuistot aux recettes républicaines et démocratiques.
Les handicaps sur la route du PG sont consistants. Sa naissance ex-nihilo, à un moment où la citoyenneté est au plus bas et où l’adhésion, non seulement à un Parti mais à des idées politiques, fait figure d’exception.
Mais de 3 000, les effectifs sont passés à… 7 000 ? 8 000 ? Difficile de savoir précisément, mais le recrutement de 4 000 à 5 000 personnes en deux ans dans ce contexte-là n’a rien de déshonorant. Pourtant, ça reste une goutte d’eau.

Il y a l’effet-repoussoir pour société sur-médiatisée, que constitue Mélenchon. Le système « soft-idéologique » néo-libéral, à base de consensus sur la primauté de l’économie et du marché, s’adjoint une société du spectacle, de séduction, de passivité et docilité lisses, et génère son ennemi (cf le « besoin d’ennemi » cher à Finkielkraut), qui ne pense, ne s’exprime ni n’agit dans le sens général, et, dans une époque de déculturation accélérée, alimente son action de culture et de références culturelles ; dès lors il dérange de haut (les tenants du consensus) en bas (un corps social passif, consommateur et exécutant). Mélenchon incarne cet ennemi-repoussoir, tellement à contre-courant que son travail de conviction promet d’être encore rude.

Il y a l’inconnue Front de Gauche : quid de la mayonnaise PG-PCF face à la candidature Mélenchon (appareil et base militante) ? Le regard sur le Front de Gauche est-il le même au PG, qui y voit à terme une structure politique unique de l’ « autre gauche », et au PCF ? Quand Mélenchon propose le sabordage du PG demain si nécessaire (dans une dynamique accélérée du Front de Gauche), les communistes réalisent-ils que la question pourrait se poser pour eux aussi ?

Enfin il y a Mélenchon lui-même, et la personnalisation du PG aujourd’hui et, éventuellement, du Front de gauche demain. Qui, en dehors de lui, pour les incarner ? Il est seul à « passer » partout et pouvoir incarner l’autre gauche, donnée qui cadre avec la Vème république mais risquée pour un parti tributaire de son dirigeant. La co-présidence du PG, censée combler ce besoin et assurer au passage le relais pendant l’éventuelle campagne présidentielle, n’a pas bénéficié à l’image publique et à la stature de Martine Billard - pas plus qu’elle ne lui a, hélas, permis de se faire entendre dans les débats écologiques (nucléaire, gaz de schiste), accaparés par Europe-Ecologie.

Sevran
Puisque la loi micro-cosmique dicte sa dimension propre à tout acte politique, il faut aussi expliquer ma position quant aux adversaires locaux.
Des fois que se serait glissée quelqu’inavouable sympathie pour eux.

En commençant par convenir avoir été du bataillon des assommés-déconfits de novembre 2009, quand notre Maire ralliait Europe Ecologie.
Dans l’ex-majorité municipale, quelques-uns aventuraient – prudemment - qu’une goutte d’ex-communisme dans l’éprouvette écolo pouvait générer un précipité nouveau, baroque et intéressant. J’en étais. On avait eu affaire, avec ce Maire-là, à un scénario imposant d’inattendu et de stimulation, on pouvait en espérer du bel et bon… Et puis l’enjeu écologique, crucial, pouvait justifier qu’un dynamique élu local, déjà plus si local, agitât le cocotier écolo et le rénovât.

Europe Ecologie et Stéphane Gatignon
Politiquement, notre prévention était forte. Nous décelions l’ombre de son très libéral-libertaire fondateur partout derrière Europe Ecologie ; on nous serinait, et encore aujourd’hui, qu’il n’en était rien. Pourquoi EELV validait le traité de Lisbonne, que nombre de Verts et futurs EELV avaient repoussé sous sa forme « TCE » mais que le fondateur avait soutenu et continuait de revendiquer, mystère… Pourquoi les appels à la dérèglementation des transports et de l’énergie du même fondateur n’ont jamais généré de débat interne, pas plus que ses sorties contre Montebourg et pour la mondialisation… Mystère.

S. Gatignon, avant de rénover quoi que ce fût, avait du linge sale à laver. Au menu, pilonnage de son ancienne organisation, puis du front de gauche, coupable de « penser en-dessous du niveau de la mer », puis du PS qui avait failli, et puis le populisme menaçait, et autres antiennes. Seul échappait au tir groupé son nouveau mouvement, lancé à Sevran façon savonnette futuriste, antiseptique, universelle et auto-nettoyante, incarnation du neuf face à une gauche résiduelle, croulante et à peine digne d’un coup de balai.

Deux ans après, constat : la rénovation est en attente. Le vieil oripeau libéral-libertaire colle toujours à l’épiderme d’Europe Ecologie. L’Etat, bête noire du néo-libéralisme qui s’est acharné à le mettre en pièce, l’est aussi chez EELV, qui lui substitue deux outils politiques phares : la région (antique dada girondin) et les associations – que David Cameron a mises au centre de sa « big society », avec quel succès…
Autre tendance : EELV se réclame de la gauche tout en placardisant ses repères traditionnels. Le discours social (chômage, inégalités) est purgé de tout thème identitaire de gauche (capital-travail, exploitation, lutte des classes…), pour lui substituer un nouveau lexique « écologiste », avec codes et thèmes propres. On ne traite plus les inégalités dans l’habitat par le versant social (précarité, chômage, revenus, insolvabilité…), on met en avant le bénéfice social de la diminution des factures énergétiques dûe à une construction écologique et économique. On substitue au discours du rapport de force social dans la production celui d’un anti-productivisme censé pulvériser toute problématique sociale à la source. L’ancien discours « de gauche » est ainsi supplanté par une approche technico-pratique à tonalité positive. Un travail d’assemblage des deux, pour construire un cursus social-écologiste ? Peine perdue, il y a, en arrière-fond chez EELV, un souci obsessionnel, moderniste, de fossé vis-à-vis de l’autre gauche et toute la « classe politique », plus l’assurance en soi, et toute l’arrogance nécessaire, pour prendre tout le monde de haut.
Façon d’incarner le meilleur et d’envoyer balader les autres, indignes d’attention car solidairement obsolètes. Constat amer : jamais cette idée de « gouvernement des meilleurs » pour remplacer de supposés « vieux schémas » n’a connu pareille fortune que depuis la mondialisation néo-libérale.

Reste enfin cette affiliation aberrante avec un nuage toxique qui plane au-dessus de toutes les têtes européennes, le seul à ne pas empêcher Europe Ecologie de dormir : le traité de Lisbonne, non tant son versant institutionnel (et encore) que son contenu économique et social. Reste, plus encore, le passage en force du traité, viol assumé du suffrage universel sur lequel on risque d’attendre longtemps le plus petit commentaire critique d’EELV.

En continuité avec le vieux libéral-libertarisme de ses origines, EELV est donc pleinement là où on l’attend, et donc, non, non, rien n’a changé.
C’est dit.
Mais tout n’est pas dit.

Sevran, le « pour ou contre » et la politique
Effet de ses mutations, la problématique de la gauche sevranaise s’est ramenée à un « pour ou contre S. Gatignon et Europe Ecologie», avec un bloc PS-EELV d’un côté et le PCF de l’autre ; alternative obligatoire et absurde, qui prétend réduire à rien ou pas grand chose tout point de vue autre.
L’adhésion de S. Gatignon à EE, sur le mode « adieu les irrécupérables, place au monde nouveau », a été suivie par la volonté farouche du Député de barrer la route à son ex-dauphin, réduisant le choix politique de gauche à soutenir le Maire ou le combattre radicalement.
Le pour, le contre. Néant de la pensée et désert politique.

Sortons de là !
Dans le champ politique général, on peut revendiquer haut et fort (voir plus haut) la critique d’Europe Ecologie, mais, c’est ainsi, nombre des idées d’EE débordent ses frontières : critique du productivisme, gestion publique de l’eau, lutte contre le gaspillage des ressources terrestres et le saccage de la planète, critique des mécanismes institutionnels de la Vème république. Et l’auteur de ces lignes les partage.
Eh oui, cher(e)s collègues du paléolithique, on s’est mis tard, très tard, à la critique écologique du capitalisme, soucieux que nous étions de ne pas emboîter le pas aux Verts, qui l’associaient au corpus libéral-libertaire comme le fait aujourd’hui Europe Ecologie.
Résultat : d’autres que nous professent des idées qui nous sont chères, et d’une façon qui n’est pas la nôtre.
… Pas une mince affaire, tout ça.

Le Parti de Gauche doit porter l’écologie au centre de son discours et de ses actes, et aller à la rencontre et la confrontation avec les « estampillés », revendiquer comme eux l’écologie politique, la sortir de l’influence européo-libérale, l’arrimer au combat pour l’émancipation sociale. Ce qui a été fait à Notre Dame des Landes ou dans le dossier du gaz de schiste aurait dû, doit être refait et amplifié.

Sevran, dans tout ça ? Nous sommes, au diapason de toute la France, en panne de débat politique ; le thème de l’écologie nous fournirait un extraordinaire terrain pour débattre à la fois du temporel (la situation écologique globale) et du fond (comment y remédier).

Emmanuel Todd l’a très bien dit : le débat politique pédagogique n’est pas gauche-droite mais gauche-gauche. C’est entre aspirants au changement, dans la confrontation des appareils critiques, que se situe l’efficacité politique. Raison qui milite pour la recherche de passerelles idéologiques et pratiques, et pour laquelle le creusement de fossés entre organisations et courants de pensée se réclamant de la gauche, l’opacité de leurs relations, le débat entre eux ramené à des négociations de postes pour des scrutins électoraux incessants est une course inconsciente au plus grand vide possible, aux pratiques solitaires et égocentriques, et un camouflet permanent pour les premiers concernés : les Citoyens.

Une campagne pour rien
L’auteur de ces lignes entend revenir sur l’élection cantonale de 2011, qui contenait tout ce qu’il refuse désormais : deux camps en présence, véritables challengeurs du scrutin (soit le PCF d’un côté avec le soutien du PG, et Europe Ecologie), déploient un jeu stérile de failles et contradictions d’un côté auxquelles sont apportées de mauvaises réponses de l’autre, avec un apport démocratique quasi-nul aux allures d’aporie et un taux de participation ridicule.

Après un début de campagne assez calme débuta la bataille pichrocolienne sur le « million ». Qui ramenait la problématique électorale non aux enjeux respectifs d’Europe Ecologie et du Front de Gauche (le premier tract d’Arnaud Keraudren s’y essayait assez bien), même ramenés à l’échelon local, non plus à la prochaine disparition des conseils généraux, et encore moins à l’élargissement de l’enjeu à la France et l’Europe. Non, il fallait se déterminer par rapport au Maire ou au Député, tout devenant bon pour cet enjeu, un néo-oedipe guignolesque Gatignon-Asensi primant tous les autres enjeux - et il y en avait On attendait du débat, on eut du brouet insipide, sanctionné par un taux d’abstention égal au reste du pays.

« Le million » (1)
On eut donc d’abord « le million » ; une simple présentation de l’historique et des chiffres aurait suffi pour démonter l’argumentation de S. Gatignon sur la « basse vengeance » du Député. Mais ce dernier choisit de contre-attaquer sur le thème « Vous voulez un million ? Tremblay le verse déjà depuis 25 ans » ; contre-attaque qui fit pschitt, personne n’osant croire que pareil détail avait échappé aux yeux de tous pendant si longtemps.


Westinghouse (2)
Puis il y eut l’affaire des terrains Westinghouse. On discuta peu urbanisme ou poids de la contrainte économique, son incidence sur la densité des constructions – ce qui aurait relativisé le fameux « million » par rapport aux besoins financiers de la Ville et les inégalités dont elle est structurellement frappée : on rameuta plutôt contre l’apprenti-sorcier Gatignon et ses rêves de cité-dortoir.
Pourtant l’apprenti-sorcier commit une grosse erreur en chargeant l’ADESS et les critiques du projet, leur prêtant un refus de toute mixité sociale (« pas de ça près de chez moi »). Au passage il esquivait le fond de la question, à savoir non pas l’utilité de logements en entrée de ville mais l’impératif d’un projet d’ensemble (économique et urbanistique) propre à prévenir les dangers, à terme, de paupérisation du nouveau quartier sous l’effet de la crise. Telle était la prévention des riverains.
Il y avait là matière à un débat de fond, riche politiquement. Mais le temps manquait, il y avait l’impératif électoral, raison pour laquelle il n’y eut jamais de débat à la hauteur de l’enjeu.

La dépénalisation etc…
Et enfin la dépénalisation du cannabis.
C’était le plus frappant et médiatisé, mais il en cachait d’autres : la coupure de Sevran en deux, la sécurité civile, les gangs mafieux et la dépénalisation elle-même.

Les quartiers Nord de Sevran basculaient dans l’incontrôlable, ils étaient le théâtre d’affrontements armés entre bandes pour le contrôle du marché de la drogue. Côté Front de Gauche, on préférait dénoncer les effets des alertes médiatiques de S. Gatignon, ses « caricatures de notre Ville », sa « manie de tout peindre en noir », voire une constitution de fond de commerce médiatico-électoral. On en appelait à « réhabiliter » l’image de Sevran ternie par le boutefeu.
On aurait fini par douter de l’existence-même des problèmes, ou soupçonné le Maire de les créer de toutes pièces pour ses intérêts à court terme. Les protestations contre ses sorties médiatiques reléguaient le fossé géographique, économique et social de Sevran entre nord et sud. On s’interdisait d’imaginer que le Maire en avait seulement conscience.
Tout débat de fond sur ce thème était balayé par l’impératif du binaire, le bon gros manichéen qui fait les bonnes vieilles campagnes électorales. A ceci près que, cette fois, la recette n’a pas fonctionné.

Après l’élection cantonale et la sortie de son livre, le Maire en a appelé aux casques bleus puis à l’armée pour rétablir une vie normale à Sevran. Sortie fatiguée et nerveuse, sans rappel du terreau sur lequel se développent les trafics, sans exigence d’un retour de l’Etat à ses prérogatives économiques, sociales et éducatives et ne renvoyant qu’à la solution militaire : pain bénit pour qui, en embuscade, attendaient de confondre le militant d’Europe Ecologie allergique au service public derrière le Maire de banlieue en recherche de solutions concrètes à la violence urbaine.
Les mêmes oubliaient très innocemment les dénonciations de S.Gatignon, pendant plusieurs années, des interventions inefficaces des CRS dans les cités, ses demandes de récupérer les 40 policiers perdus par Sevran au cours de son premier mandat et son parti-pris (teinté de méfiance il est vrai) pour la police de proximité. Les mêmes feignent d’ignorer qu’en tirant les sonnettes d’alarme de façon ostensible, Gatignon prend des risques, y compris personnels, et oublient de saluer une bonne dose de courage.
Mais, faute d’un discours complet en appelant, une fois de plus, à la responsabilité de l’Etat et de pointer les responsabilités du système économique dans la situation des cités, le soupçon de mise en scène médiatique s’est fait jour – sachant qu’il y avait au passage un livre à vendre, une campagne pour les législatives en préparation…

Point d’orgue, la dépénalisation du cannabis. La proposition de dépénaliser découlait sans doute d’une réflexion longue de son auteur sur comment endiguer les trafics, contenir les mafias et leurs violences ; mais, « sortie » médiatiquement comme le lapin du chapeau, l’instantané primant le fond, de nouveau s’est enclenché un débat factuel sans rappel de son historique économique, social et politique autre que la montée de la violence dans les banlieues. De sorte que, bonne ou mauvaise, l’idée se voit opposer le rappel du fond de l’affaire, à savoir que le trafic de drogue se développe sur la relégation sociale et la misère, et qu’aucune décision factuelle comme la dépénalisation n’égalera une action politique visant à les éradiquer. Rappel épaulé par l’argumentation morale d’un Manuel Valls en faveur de la lutte contre les trafiquants.


* * * * * * *

C’est ainsi qu’une banale campagne électorale est venue épuiser l’adhérent lambda d’une organisation en laquelle il continue de croire ; le bonheur d’adhérer à un vrai projet de vie individuelle et collective, l’enthousiasme de chercher des communautés d’idées, voire de pensée, pour favoriser leur éclosion et leur développement par-dessus les cloisonnements militants, se heurte trop à ces mêmes cloisonnements et au raisonnement arithmético-électoral et organisationnel qui les sous-tend.
Ceci ne concerne pas le PG où j’ai toujours pu m’exprimer sans contrainte, où mes interventions pour un socle-PG / Front de Gauche allié à des passerelles vers Europe Ecologie ne m’ont jamais valu de critique. Je n’en dirai pas autant d’autres structures.

J’ai soupé des évidences, des sous-entendus, des promesses de nouvelles pratiques politiques qui disparaissaient derrière l’exigence de prendre ou garder le pouvoir, à quelque échelon que ce fût, et d’y mettre les moyens, dont la plus anguleuse des géométries politiques et de pensée. J’ai eu trop envie de dire à des écologistes estampillés, des communistes, des socialistes et même des gens de droite mon accord sur tout ou parties de leurs idées, à condition de les mêler, de les associer, de les ouvrir de ci-de là, je me suis trop entendu répondre que je rêvais, peut-être ai-je finalement décidé de rêver.

Je resterai sur cette certitude que la recherche de solutions politiques, individuelles et collectives, à une crise de l’économie capitaliste néo-libérale, passe par la prise en charge par chacun du destin de tous, et inversement. Le PG a pris cette donne en charge le plus sérieusement et rigoureusement, raison pour laquelle au-delà la personnalité de son fondateur, et d’un fonctionnement vertical induit, il incarne un modèle à continuer et développer.

Les néo-conservateurs américains désignent les écologistes sous le terme de « pastèque » : verte à l’extérieur, rouge à l’intérieur.
Saluons leur immanente sagesse d’analyse, faisons, tous ensemble, l’éloge de la pastèque, et créons le fruit transgénique qui sera son successeur, le fruit rouge-vert ou vert-rouge qui nous permettra de franchir les caps des années et des changements avec ouverture et sérénité.


______________________________



(1) Le Président de la communauté d’agglomération Plaine de France, François Asensi, ne reconduit pas, dans le budget de 2011, une subvention de 1 million d’Euros versée à Sevran au titre de 2010, déclenchant une riposte cinglante de S. Gatignon diffusée par tract municipal.

(2) Projet de construction d’un ensemble d’immeubles sur des terrains anciennement occupés par les ateliers de la société Westinghouse.

dimanche 8 août 2010

LE SOCIALISME, L'ECOLOGIE, ET LES VERTUS DES TRAVAUX D'APPROCHE

Deux formations se réclament ouvertement de l’écologie politique en France : Europe Ecologie et le Parti de Gauche; aucune percée à ce jour pourtant, électorale ou dans la réalité politique, ne permet de la créditer d’une quelconque avancée : le score d’Europe Ecologie aux élections régionales de 2009, inférieur à celui des Verts et de Génération Ecologie il y a douze ans, n’a pas vérifié le triomphe annoncé, celui du Front de Gauche n’a pas créé de dynamique ; le Parti de Gauche campe sur un effectif militant et un poids réel qui ne lui garantissent pas de survie à moyen terme, malgré l’impact médiatique fort de son Président.

Malgré leur affinité de fond, les deux structures ont évité tout rapprochement depuis leur émergence, hormis des discussions occasionnelles et des actions militantes ponctuelles; une coïncidence malheureuse, sans doute, avec le taux d’abstention record reconduit aux élections régionales puis à Rambouillet, l’abandon de l’essentiel du « Grenelle de l’environnement » et une défaite cinglante et collective dans le dossier de l’aéroport de Notre Dame des Landes.

Par ailleurs la crédibilité des deux piliers écologistes est minée politiquement : Europe Ecologie, lancée un peu hâtivement comme antidote à tous les maux politiques, à gauche en particulier, a joué l’air du grand soir écolo, avant extinction des lampions dès la fin des régionales pour cause de dissensions lourdes entre Verts et « néo-écolos » ; et tous de traîner un boulet à retardement, le Traité de Lisbonne, que nombre d'entre eux ont combattu sous sa forme "TCE" en 2005, et qu'Europe-Ecologie a, ipso-facto, avalisé. Un corset économique redoutable et une hypothèque lourde sur la crédibilité sociale d’EE - quelques mauvaises langues y décelant la patte personnelle du « Lider Minimo » d’Europe Ecologie, et son rêve d’une gauche libérale-écologiste-hall de gare ouverte aux non-extrêmes de tous bords.


Bientôt deux ans d’existence, et le Parti de Gauche n’a pas décollé : une imposante production théorique, intellectuelle et politique, sans diffusion dans la société, un Président-fondateur de très haute volée mais seul représentant visible dans les médias, un effectif qui plafonnerait à 7 000 adhérents, trop peu d’élus et de moyens financiers, une participation cohérente et de raison au Front de Gauche mais sans circulation d'idées, en particulier sur l'écologie, sans évolution d'aucune ligne chez aucun des partenaires du PG ni aucun bénéfice politique significatif, aucun ralliement d’envergure en provenance des autres composantes de gauche : la pérennité de cette entreprise politique ambitieuse et méritante n’est pas acquise.


Il y a un impératif de centrer le débat politique sur un socle prioritaire, l’écologie. Sur fond de démonstration quotidienne du saccage de la planète et des dangers de la gestion à court terme sur l’équilibre de la vie, le PG, toujours solidement ancré dans le Front de Gauche, et Europe Ecologie, qui balance entre écologie sociale et sociale-libérale, doivent prendre langue. Non pour des discussions d’états-majors ni des accords au sommet imposés à la base, non pour éloigner les uns du Front de Gauche quand les autres renonceraient à être
eux-mêmes ; une dialectique d'intelligences est à instaurer, indissociable d'un dialogue dans le temps long, volontaire, résolu, amenant Europe Ecologie à s’affranchir de son carcan libéral et le Parti de Gauche à imaginer un fonctionnement faisant moins de place à la verticalité, plus à l'ouverture et à la transparence.

Un projet commun des deux formations leur confèrerait ensuite une puissance de feu sans commune mesure avec celle d’aujourd’hui. Il attirerait toute l’autre gauche vers un projet écologiste, encore trop soupçonné d’être un cheval de Troie libéral, une partie des sympathisants écologistes surmontant des réticences parfois adolescentes face à cette autre gauche soupçonnée de quelques gros maux – centralisme, rigidité idéologique, sans trop savoir ce qu’il en est vraiment.

L’autre vertu d’une dynamique écologiste commune débarrassée des oripeaux d’antan, serait de faire la lumière sur une réalité que la tournure politique actuelle, électorale et « court-termiste », occulte dramatiquement : le Front de Gauche et Europe Ecologie partagent plus d’idées-force qu’ils le savent eux-mêmes, dont l’alternative au productivisme. On ne pourra plus penser production sans lui accoler sa finalité économique, sociale et écologique ; aucune délocalisation n’est justifiable en l’état par un prétendu développement économique et social des pays de relocalisation ; des travailleurs menacés par des fermetures d’entreprises ont droit au soutien sans réserve de toute la gauche, qui doit autant faire la lumière sur les combinaisons actionnariales ou manageriales ayant conduit aux menaces de fermeture qu’imaginer avec les salarié(e)s les solutions de redémarrage, de reclassements ou d’alternatives industrielles s’il y a lieu.

Une dynamique socialiste (au sens non-partidaire) et écologiste est déjà inscrite dans les idées et les têtes de toute la « gauche de la gauche ». La reprise, pendant les assises d’Europe Ecologie, puis avec la rentrée chaude qui s’annonce, d’un cloisonnement opaque entre Europe Ecologie et le PG tournerait le dos à la raison politique et remettrait aux calendes grecques tout projet écologiste et social. Chacun ferait ensuite tourner son cerceau, autre mot pour « la roue tourne », mais avec cette particularité qu’elle tournerait dans le vide.
Qu’il en aille autrement serait pour beaucoup le signal d’une certaine ré-incarnation de la gauche, attendue depuis vingt-cinq ans dans la désillusion et la démission politique générale. Une nouvelle qui, enfin, surprendrait agréablement.

dimanche 20 juin 2010

POTIN D'UN 11 JUIN SEVRANAIS

"Le marché n'est craint
Que par qui le veut bien"

Il était un été où tout clochait, ou à peu près tout.
Le monde jouait encore, toujours, à la veillée d'armes, l'économie sifflait la fin des réjouissances, il fallait ramper de nouveau devant la Grande Phynance, mordre l'asphalte et se rappeler une bonne fois qui commande le monde.

Non, non, Marceau, foin d'envolée indignée, le capitalisme, le chômage, machin-truc, non. Mais un détour ronchon. Un aveu de fascination devant notre genre humain, depuis des lustres sous la botte des religions, des guerres, des Etats, et, moyennant la promesse égoïste, illusoire, d'une part résiduelle d'eldorado à conquérir sur le dos du voisin, incapable aujourd'hui de s'affranchir de l'ultime fléau. Parce que l'économie, le Capital - c'est bien lui - offrent de détruire, tout, planète, genre humain, et que le genre humain n'a sans doute, lui, de fascination que pour sa propre fin.

Toute la planète est donc sous le joug. Toute? Non! Près de Paris, dans une petite Ville glorieuse de 50 000 héros, une rue a résisté en s'offrant une session de bonheur. La République a trouvé refuge un soir, rue Maurice Berteaux, à Sevran.

Les vingt-cinq à trente citoyens de la République Maurice Berteaux ont dressé la table, puis le banquet s'est tenu.





On prépara dès le début de l'après-midi.
Le matin, la rue fut vidée de presque toutes ses voitures. De mémoire de Madame Latimier, doyenne des résidents, on n'avait jamais vu ça.
Une rue sans voiture... un événement à la petite échelle de Maurice Berteaux. On imagine - rapprochement hardi - les riverains de Roissy, quand le volcan islandais paralysa le trafic aérien.




Les préparatifs ont démarré vers 18 heures, les premières tables ont été plantées au milieu de la rue, avec, dessus, les premiers plats et boissons.




Peu à peu, le petit Peuple des disciples de Maurice Berteaux a pris place au beau milieu de "sa" rue.

Ca t'avait l'air d'un putsch, Marceau ! Imagine, si on avait décidé, là, tout à trac, de la fondation de la République autonome autarcique souverainiste (gros mot, je sais) de Maurice Berteaux ? Au moins deux résidents ont des plants de tomates, survie alimentaire assurée, on pouvait creuser des tunnels vers chez Maurice, chez M. Tardif et Alexandre et Madame, les primeurs de l'avenue de Livry.
La tête du Maire !


Arrive une première personnalité...





... André Prieur !
Dédé 1er, Roi des Prieurs, ancien Maire adjoint.
Comme la Reine d'Angleterre s'était excusée et que Benoît XVI tardait à arriver, voir débouler super-Dédé nous a rassurés et nous a fait plaisir.





L'installation se poursuit.




Il y a sur les tables à boire, et encore à boire, et à manger pour la terre entière, la peur de manquer plutôt que celle de manger, c'est bon, très bon, saveurs portugaises, françaises, thaïlandaises, la world-food est à l'assaut de Maurice Berteaux.








Puis on assiste à la prise de la rue...





... Par les enfants.






... Et c'est prêt :

L'apéro n'en finit pas.
Le papotage s'éternise (personne n'est en cause, même pas la jeune convive sur la photo de gauche, de face au second plan).



Il est temps de passer aux actes.



C'est le moment pour une deuxième personnalité de franchir la frontière et se mêler à la foule.

L'invité de marque est arrivé en compagnie de Nathalie, d'Emma et de Lucas.

On est en pleine coupe du monde. La Syldavie orientale, malgré l'entrée sur le terrain d'un joueur mal-voyant, inflige une sévère correction à l'équipe poméranienne, qui a fait entrer un joueur ambidextre et irritable. A la 180 ème minute, l'arbitre siffle les prolongations et le remplacement du match par une partie de belote, sous les Vuvuzela exubérantes. L'invité de marque ne veut rien en rater, de peur d'être sous le niveau de la mer.


Lui et sa Famille ont été suivis par Pirouette.
Mal en a pris à Pirouette.
Car Emma et Lucas le prennent en filature. Sus à Pirouette (qui finit par demander l'asile politique au 1 rue Maurice Berteaux) :



Après négociation acharnée, Pirouette obtient l'annulation des poursuites le concernant et l'asile politique, moyennant non-ingérance dans les affaires intérieures du 1 rue Maurice Berteaux, qui héberge déjà par intermittence Titou et un gros chat blanc. Pas question d'affronter des troubles de l'ordre félin et public.


Le jour commence à tomber.



Entrée en scène du 1er adjoint au Maire.
Une video atteste sa présence et son impressionnant - et désormais légendaire - appétit; video trop lourde pour apparaître sur le présent document mais à la disposition de qui voudra.







Il est plus de 21 heures quand interviennent deux derniers invités de marque, qu'on nommera Django et Gégé. Le premier se dresse en bout de table et à-même la table avec sa guitare manouche, et que croyez-vous qu'il exécute? "Aux Champs Elysées". Si. Celà-même.



La nuit est tombée quand survient le second :


Ainsi le plus grand groupe du monde, Père et Fils Geoffroy coalisés, fait vibrer les Berteauxistes; le swing irradie, défilé des tubes immémoriaux, la Fête gronde, les maisons s'en envoleraient presque; couronnement du tout, notre voisin d'en face rapporte à Madame Vieira les clefs de sa voiture, qu'on lui a volées quelques jours plus tôt et qu'il a retrouvées devant chez lui.

Du coup, elle l'embrasse.

Et la Fête bat en retraite sous les assauts de l'heure et de la nuit, Django et Gégé n'ayant pas poussé leurs derniers accents...



Et cette soirée dit assez bien la précarité de la République.
Elle avait commencé par l'union des Citoyens Berteaux, s'était poursuivie par un banquet et terminée en musique, marque incontestable et profonde de la République.
La précarité et le rêve ont parfois partie liée.
Et qu'importe si notre soirée fut utopique, puisqu'elle, l'utopie, se mua en réalité quelques heures durant et fit la démonstration - bienvenue - de sa propre précarité.

Dis, Marceau, on rêve assez?
J'ai des doutes.
Ou des rêves.

Vive la République.

samedi 20 mars 2010

LES LECONS D'UN SCRUTIN

PREAMBULE

Après six mois qui contribuèrent davantage à mon usure que trente ans de lavages de voitures ne l'auraient fait, j'ai voulu retracer les dernières heures de la séquence électorale du 14 mars, afin d'en livrer vision et conclusions personnelles.
Comment conclure sur quelque note que ce soit, espoir ou dépit, quand la donne reste entièrement ouverte faute d'être partiellement fermée, que faut-il penser d'évolutions absolues des uns qui contrecarrent, sans nécessairement les compromettre, les progressions relatives des autres?
C'est à ces questions que ce récit prétend répondre avec une objectivité incontestable.
A chacun(e) d'apprécier selon son tempérament et sa sensibilité.
Pour ma part, les choses sont claires : plus que jamais, je resterai fidèle à mes anchoix fondamentaux.

DIMANCHE 14 MARS
SEVRAN
PREAU CRETIER
19H45.

Le préau Crétier grouille de centaines de partisans des listes en présence, gonflés d'esprit démocratique, soucieux d'un remplissage méthodique des sous-sols de la Cité des sports à l'aide de quelques partenaires politiques pré-sélectionnés dès la fin du premier tour. Une atmosphère fébrile accompagne l'apparition, sur écrans géants, des résultats obtenus par chaque liste dans tous les bureaux.

De plusieurs cars stationnant non loin de la Mairie, descendent des centaines de supporteurs joyeux d'une des listes majoritaires; tout droit sortis d'un tournoi de base ball et encore munis de leur matériel sportif, ils sont heureux de contribuer de toutes leurs forces à la concrétisation du grand espoir démocratique qui accompagne la liste "Union de ceux à qui on ne la fait plus".

UNE TENSION PALPABLE

Pénétrant gaiement dans le préau Crétier, ils aperçoivent, tapis dans un angle mort du préau suintant d'humidité, visages glâbres, regards vengeurs et fielleux d'adversaires acharnés du progrès, la totalité des trois partisans de la liste "Union de ceux à qui on ne la fait pas"; dans l'attente résignée de leur inéluctable déroute, ceux-ci se trahissent par leurs allures conspirationnistes, ils laissent transparaître leurs idées visqueuses, d'un autre siècle, condamnées par la marche universelle vers le bonheur.
Joyeusement, les joueurs de base-ball font résonner leurs battes sur des murs du Préau, acclamés par une foule en liesse, non loin des trois partisans de la liste "Union de ceux à qui on ne la fait pas"; cinq d'entre eux pris de culpabilité bien compréhensible envisagent de quitter la salle.
La tension est à son comble.

LE MAIRE DE SEVRAN ARRIVE AU QG ELECTORAL

M. Jean-Pierre Goupillon fait son entrée dans le préau, suivi par le premier magistrat de la Ville, M. Stéphane Grattechignon. Acclamé par plus de cinq-cent mille partisans, ce dernier déclare d'emblée être "sûr de la victoire de sa liste" (Silence-teuheu-silence) et que celle-ci "ouvre (hummm - toux) la voie à une société plus juste, plus humaine et plus fraternelle, tchu vois..." (toux).
Ceci, sous le regard interdit de Mme Danielle Berné.

Les premiers résultats d'un bureau de 50 inscrits annoncent l'écrasant succès du Front de Fauche, qui y avait dépêché quarante assesseurs spécialisés (inscrits : 50. Abstention : 0. Front de Fauche : 97 suffrages validés). M. Michel Dosrond apparaît alors à la tribune et déclare que "Chaque suffrage pour le Front de Fauche sera autant moins de suffrages pour nos adversaires, ce qui prouve que des initiatives actives quantitatives significatives de Camarades allant dans le sens d'actions importantes pouvant ouvrir la voie à des réponses concrètes aux besoins humains populaires du peuple des Hommes et des Femmes rassemblés auront pour effet que la liste Continent-Hémorragie peut aller se faire niquer sa Mère".
Le Maire de Sevran s'adresse alors à un de ses proches, M. Emmanuel Kujavachi : "Eh, oh, çui-là, on l'a pas mourru ?!", à quoi M. Kujavachi répond que "une probabilité relative tirée d'un ratio tempéré des données statistiques en vigueur au niveau des tendances moyennisées des grands équilibres généraux ne permettait pas d'établir en l'état la pertinence de cette information".

L'IRRUPTION DU PREMIER ADJOINT

A l'annonce des résultats d'un nouveau bureau, confirmant l'immense avance de deux voix du Front de Fauche, MM. Branché, premier adjoint, et Jean-François Brouillon, adjoint, font irruption dans le préau. L'accueil enthousiaste de deux supporteurs présents par hasard, pour lesquels trois cars à doubles niveaux avaient été réquisitionnés depuis cinq départements limitrophes, est vite couvert par l'entrée triomphale du leader sevranais du Parti de Fauche, acclamé par dix-mille personnes massées dans la partie ouest du préau Crétier.
A M. Michel Dosrond, qui affirme l'engagement du Parti Cornettiste Français pour une société "plus juste, plus humaine, plus fraternelle", M. Branché répond qu'en opposition au "vieux" modèle proposé par M. Dosrond, Continent-Hémorragie propose de son côté une société "plus juste, plus humaine et plus fraternelle".. M.Gilles Kujavachi, chef du plus grand Parti de Sevran, ami de ceux qui souffrent, ennemi de ceux qui vont bien, approuve "des orientations globales qui, contrairement aux insipidités développées par les autres Partis, iraient dans le sens d'une société plus fraternelle, plus humaine, plus juste". .

L'ECHEANCE

A 23h, les milliers de supporteurs du Front de Fauche et les deux supporteurs pâles, porteurs des plus réactionnaires régressions sociales que les classes sans thunes aient jamais subies, attendent impatiemment la proclamation des résultats.
M. Grattechignon monte à la tribune. Grave, il déclare "Ouais, cette campagne a été dure, c'est dur, tout est dur et tout ce qui est à venir est (teheu) dur", Constatant à regret "L'immense succès du Parti de Fauche", et le score de L'Union pour un Piment Moléculaire, il demande le silence à la horde de ses deux partisans et annonce pour l'été 2006 (financement sur l'excédent budgétaire en impasse équilibrée de 2007) la construction d'un métro intra-urbain à vapeur non-fossile froide peu polluante reliant le 1O et le 26 avenue Hoche. Le leader du Parti de Fauche, M. Gilles Kujavachi, annonce un accord sur le métro, prévu dans la prochaine nuit entre les deux Partis, vers 3H30 du matin, peu avant l'apéro, sur la base d'un conducteur sur deux appartenant de façon authentifiée au camp républicain qui observera un arrêt à la station "Maurice Berteaux".

Puis, toujours grave et retenu, le Maire passe aux aveux.
"Inscrits : 20 000
Votants : 22 000
Front de Fauche : 22 500
Continent-Hémorragie : 2.
Le Maire poursuit : Le camp majoritaire travaillera avec la majorité des minoritaires, si ceux-ci minorent leur potentiel majoritaire, et à charge pour eux de payer un coup aux majos"

M. Jean-François Berné engage un aparté avec M. Michel Bouilloire et M. Hysteriat, au terme duquel ce dernier se sépare gaiement mais à grand peine du noeud coulant que M. Berné lui a fixé autour du cou en extrayant une potence portative du coffre de son véhicule.
M. Broque, adjoint à la sécurité, la tranquillité et la dialectique, convient avec M. Poutrelle, autre adjoint, de l'urgence d'agir sans attendre pour des actions rapides et sans délai. Ce dernier convient de l'attente forte pour des actions agissantes en vue d'agir concrètement pour développer les concrétisations d'actions.

A 23h46, le Maire de Sevran prononce la fin du scrutin.

POSTAMBULE
(non, il ne s'agit pas d'une mégalopole turque)

La soirée du 14 mars s'est bien passée comme ça, plusieurs témoins le confirmeront.
A présent, prudence, petits pas et gros risque, pointe l'envie de sérieux. Aller dans une réalité politique qui m'a explosé à la figure, essayer d'exprimer une vue sur le fond, risquer un constat, une fois encore pessimiste, sur un scénario politique.

Pour quelques-une d'entre nous, qui avions suivi avec passion ses batailles pour sa Ville, son travail acharné, son refus inébranlable de toute fatalité face à l'inégalité structurelle qui frappe Sevran (tout celà relevant à mon sens d'un fort contenu républicain), la migration / mutation de Stéphane a créé une acrobatique obligation de choix. Les termes des messages de novembre 2009 étaient clairs : on veut continuer et gagner politiquement, ce ne peut être qu'avec Europe Ecologie.

Mille fois respectable et légitime, cette migration, mais pour qui continuait mordicus à vouloir soutenir la belle action menée depuis 2001 sans vouloir suivre son artisan principal dans Europe Ecologie, l'impasse était - et reste aujourd'hui - à peu près totale.
D'où ce qu'on appelera modérément de l'écartèlement et du tiraillement.

Aujourd'hui que le grand bazar démocratique - ou campagne électorale - est terminé, place à un court commentaire. Tentative de dépasser le scénario en place, de jeter un regard qui se veut distancé sur un objet politique au centre d'un gros débat, les rapports entre le pôle Europe Ecologie et l'"autre gauche", en général et au prisme de Sevran. Sans autre ambition que de créer une mousse de réflexion autant que possible contradictoire, et compenser le désert intellectuel, l'impensé radical, à mon avis inacceptables, qui ont accompagné cette dernière période.

Le constat, c'est celui d'un évitement mutuel et militant. On se fréquente, serrements de mains, réunions de travail où les arrière-pensées sont Reines. Faut faire avec, en ne pensant pas moins que les uns ont voué les autres à une mort (politique) rapide, les autres classant les premiers du côté adverse de la barricade. Ambiance. Inconscience d'un fait banal mais bien là : il y a certes des contradictions mais aussi des idées communes, et, plus encore, il y a des millions de gens dans la mouise que ces postures d'ignorance mutuelle desservent et agacent.

Qu'entend-on d'un côté? Urgence écologique et sociale, impératif d'en finir avec les verticalités politiques - pour ne pas dire avec une gauche supposée lente et sclérosée, dans laquelle la répétition, à satiété, de doctrines figées sous le contrôle d'appareils bureaucratiques tient lieu de plans d'actions - le tout, au prix de la désertion des lieux de mouvement de la société et d'une cassure durable entre société et politiques.

Argumentation recevable dans l'absolu, si tant est qu'elle soit fidèlement traduite ici.
J'ajoute - en prenant des risques, mais c'est toute la jouissance d'être minoritaire - que toute organisation qui s'exonère d'auto-critique et de remise en question entâche durablement sa crédibilité, un jour ou l'autre.

Ces discours ont un appendice qui fait tout le problème : l'invitation à s'ouvrir à l'avenir, l'injonction à arrêter de regarder le passé, renoncer au rétroviseur, etc..., qui reviennent de façon répétitive, pourquoi pas, et s'accompagnent d'un énorme silence sur l'"avant". De la construction européenne, on n'entend plus parler. Du TCE, et de son avatar de Lisbonne, des procédures parlementaires d'adoption, plus rien. Si récentes qu'elles soient, la chasse aux racines est ouverte.
Et la gène de s'installer, et le tiraillement de prendre le relais.

Le problème n'est ni de contester la lourdeur d'appareils vidés de sens et de culture, mobilisés par leur seul instinct de survie, ni de refaire l'Histoire récente de l'Europe; la voie libérale et post-nationale tracée par les traités est aujourd'hui, mille fois hélas, une réalité. De là à la passer sous silence, il y a un pas infranchissable : l'occultation vaut oubli et accord par défaut. N'exonérons pas la construction européenne des critiques que nous avions portées en 2005 et qui restent pertinentes, quel que soit le chemin parcouru depuis; ce qui est en jeu, c'est une capacité critique, un regard sur l'Histoire récente que seule la mémoire autorise. Face à un tel enjeu, la charge contre "le rétroviseur", contre une prétendue tentation de refaire l'Histoire pour ne pas voir l'avenir en face ressemble à s'y méprendre à de la censure politique et intellectuelle (on n'ose dire "un déni démocratique").
Si, en un même paquet, l'accord pour l'urgence écologique valide la construction européenne et les traités européens, alors qu'ils sont encore sous le feu de la critique puisque le traité de Lisbonne entre en application cette année, la maldonne est totale.
Les passéistes maladifs ne pourront s'empêcher de penser à Giscard d'Estaing, qui tenait le discours manichéen du passé dressé contre l'avenir, et raillait Mitterrand et son "obsession de revenir à la Révolution française".

Quel obstacle subsiste à une association de la dynamique écologiste et sociale et d'un débat critique sur la construction européenne?
Ne peut-on éviter cette sensation malaisée qu'une adhésion à l'écologie passe par une amnésie sur un domaine aussi important, et tous les soupçons qui ne peuvent qu'aller avec ?


Qu'entend-on de l'autre côté ? L'argument des "amoureux des petits oiseaux", un autre argument d'une urgence sociale balayant toute autre urgence, y compris écologique, perdent du terrain... mais demeure un soupçon, latent, d'une écologie cheval de Troie du libéralisme.

Recevable, quand on se réfère aux vieilles sources de l'écologie, souvent romantiques et "de droite", et aux discours récents, libéraux-libertaires, souvent purement libéraux et européolâtres, des ténors Verts.
Irrecevable en revanche est l'aveuglement devant des catastrophes naturelles prévisibles à court et moyen terme, et de tirer prétexte de ce que l'écurie écologiste serait mal fréquentée pour réfuter l'évidence des périls, et remettre à toujours plus tard des décisions de nature à les éviter. Irrecevable et politiquement à courte vue.
L'aggiornamento sur l'écologie est utile : une écologie sociale, sans doute la plus importante, se décline humainement depuis les premiers jours du socialisme via la solidarité qui en est le socle (façon de dire qu'une écologie sans solidarité collective, donc avec Etat minimum, est une duperie). Autant le savoir, elle fait partie du patrimoine génétique de la gauche.
En ce sens, la revendication d'une société équilibrée, le refus de nos vies englouties dans des visées de business, d'accumulation et d'accélération, sont des fondements communs de l'écologie et du socialisme contemporains.

Il est question plus haut d'"écuries mal fréquentées". Le héraut de l'écologie d'aujourd'hui est probablement celui qui a le plus fait pour en éloigner bon nombre de soutiens potentiels, à commencer par ceux de l'"autre gauche". Je suis de ceux qui ne peuvent l'entendre sans me rappeler les appels aux privatisations et les démonisations appuyées des opposant(e)s au TCE.

Dans le même temps, grand souvenir des grimaces et contorsions qui prenaient les assemblées du Mouvement des Citoyens lorsque j'émettais, posément, un doute sur la sécurité de l'enfouissement des déchets nucléaires ou un souhait de l'abandon du tout-automobile.

Qu'en conclure? Qu'un socialisme écologique est possible et souhaitable, que la recherche de croissance par des productions durables non-délocalisables est un pas important, qu'elle n'épuise pas, très loin s'en faut, la question des rapports de classe dans l'économie et la société et surtout la question - laissée dans une jachère dangereuse pour l'instant - de la transition entre l'ancienne économie et la future.

* * * * * *

Ainsi vont les commentaires courts.
Que les bouches s'ouvrent, car il y a du débat laissé en friche; la question sera toujours celle du bonheur individuel et collectif, la réponse aura toujours à voir avec le courage présent et la mémoire.
Que Marceau Pivert nous assène encore que tout est possible, contre un courant moderne qui subordonne, un peu maladivement, le possible à une victoire et en fait exclusivement l'issue d'une compétition.
Voilà peut-être un thème qui unira les clairvoyances et les bonnes volontés, sauf s'il est déjà trop tard : on se portera tous mieux le jour où la compétition aura disparu pour toujours des obsessions humaines.

dimanche 28 février 2010

Un mousse

Le mousse savait que la dure vie à bord serait sans certitude, sur lui, sa vie, son retour sur la terre ferme ou non et dans quel état. Revoir ou non ses parents, la belle enlacée et embrassée deux jours avant sur le quai... Il savait qu'il lui faudrait endurer telle autorité orageuse et bienveillante ici, là une vraie félonie tapie sous l'apparente désinvolture, il savait aussi qu'il vivrait tant qu'il croirait en lui, lui seul, et en ce quelque chose invisible qui le plaçait là, parmi ces autres qui ne lui devaient rien et tenaient dans leurs mains les clefs de sa vie ou de sa mort, son équipage, dont il voulait attendre la vie.

Il montait l'escalier qui menait au pont supérieur, résigné à exécuter cet ordre sot de le passer au balai métallique alors qu'une guerre acharnée opposait le bateau et la houle, que la vague hystérique se déversait sur le pont et pouvait bien le précipiter avec elle par-dessus le bastingage.
Il allait le passer, ce balai.
Il se rendait bien compte que la mer ne voulait pas de lui et n'en pensait rien.
Elle déchaînait les vagues, multipliait les creux béants au travers desquels le bateau effectuait un inégal parcours du combattant; ce pont malmené était peut-être sa dernière vision du monde.
Il vérifiait les dents du balai. Se souvenait du refrain de la balade irlandaise qu'elle et lui avaient écoutée la veille de son départ dans un café du port. Et sifflait.
Cette fois, ça suffisait. Il l'avait entendue, elle voulait sa peau, la mer, il allait la lui vendre au prix fort. Le mousse se tenait droit dans le chaos, les mains accrochées derrière lui aux rares rambardes qui longeaient l'habitacle, l'immensité face à lui et le visage agressé d'eau salée. Le mousse respira à fond, ses poumons repus d'air sauvage de l'océan. Son cri fut plus enragé que toutes les rages de l'Histoire humaine, la mer s'entendait dire les quatre vérités cinglantes d'un mousse qui n'avait que son balai métallique, un ordre à exécuter, sa belle à quitter si la mer le voulait.
D'un mousse qu'un chagrin de la belle, qu'un mal même infime de ses parents impressionneraient toujours plus que la vague rebelle et mortelle.

Son cri fut entendu de tous les vents et perça la vague en son flanc.
De ce jour, la mer et les autres éléments savaient que la vie et la mémoire du mousse seraient plus fortes qu'eux, à jamais.

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