« 14 avril 2026 :, le Centre national du livre présentait une étude sur les jeunes et la lecture qui confirmait un « décrochage important » et une « qualité de lecture affaiblie ». En 2024, l’évaluation des compétences en littératie (la pratique de lire et d’écrire dans la vie quotidienne) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) indiquait que 28 % des Français adultes ne dépassent pas le niveau 1, qui correspond au fait de « comprendre des phrases courtes et simples » (Le Monde, 13 juin 2026).
Création écrite, lecture, livres, librairie : les certitudes courent à la décapitation. L’esprit de création est là et bien là, mais l’envie d’écrire manuellement boit une tasse historique, la lecture publique est en déroute, les ventes de livres chutent, des enseignes de librairies éclatent en morceaux, puis de grandes librairies indépendantes… avant de moins grandes, de petites. Avant qu’y passe le très fameux, inégalable maillage territorial en librairies, vous savez, cette fierté nationale que le monde entier nous envie – peut-être plus pour longtemps.
La culture est une cible majeure, pour l’économie néolibérale, qui condamne le temps long, carburant vital pour l’imaginaire et l’esprit critique, pour l’extrême-droite qui n’a de cesse de l’attaquer. Les livres deviennent indésirables dans la marche de la modernité, et la librairie est dans une crise majeure, comme elle n’en a jamais connue depuis la libération (merci aux éditions du Seuil d’avoir largement communiqué là-dessus).
Du côté d’un « milieu » où se mêlent certains autrices et auteurs, éditeurs, journalistes littéraires et commerciaux d’édition et de distribution, coutumiers de dîners et de lancements au Champagne, on dormait sur les deux oreilles : la loi Lang, autorité régulatrice, unanimement reconnue par les professionnel(le)s, assurait stabilité et pérennité au marché du livre – et, à l’intérieur du marché, l’exercice libre de la concurrence, de la compétition, et même des concentrations éditoriales. L'essentiel était sauf. De même, dans une “opinion” d’acheteurs réguliers de livres, lecteurs des suppléments littéraires du « Monde » et du « Nouvel Observateur » et spectateurs des émissions de François Busnel et Augustin Trapenard, Leïla Slimani serait toujours là pour terrasser les droites littéraires de son glaive de gauche, on irait jusqu’à la fin des temps acheter le Nothomb annuel en occasion chez Gibert… Et le monde resterait pacifique et raisonnable, nuancé, comme des maisons dans le Perche ou à l’île de Ré.
Mais les vents nouveaux emportent tout.
Les réveils vont être agités. Côté édition, le sinistre qui affecte structurellement le marché du livre est tel que peu de maisons d’édition échappent aux résultats négatifs, l’effet d’aubaine de la prochaine parution chez Plon (groupe Editis, concurrent de Bolloré) des mémoires de BHL, et du démarrage de la maison d'édition d'Olivier Nora, risque d’être sans lendemain. On sait ce qu’il en est déjà des librairies, et on y revient plus loin. Il y avait une stabilité difficile, critique, tendue à l’extrême, mais une stabilité quand-même du marché du livre, dans un environnement économique global totalement voué à l’instabilité, il y a maintenant une économie qui a embarqué le marché du livre dans sa capilotade. L’économie de marché actuelle carbure à l’immédiat, dérégule, ou ne régule pas, communique sans transmettre, individualise à outrance, ferme les classes, assèche la mémoire, brouille la concentration, encense la compétitivité, diminue les budgets d’achat du lectorat populaire. En roue libre néolibérale, elle inflige en plus la concentration autoritaire. La condamnation d’un marché du livre, en état de marche relative comme on l’a vu, est tout entière dans ce cocktail, sa survie paraît problématique si les ingrédients ne changent pas radicalement.
Il y a un large procès à instruire d'habitudes, de certitudes, acquises au fil du temps, qui pouvaient avoir leur légitimité, et dont le croisement avec le marché non régulé a produit des excès d'ampleur. Il en est ainsi de l'usage des écrans, d'internet, des "réseaux sociaux", mais aussi d'un culte de la vitesse, de la performance, du temps le plus court possible, qui a amené à une vie où l'on n'a plus le temps, précisément. D'écouter, de découvrir, regarder, lire, écrire, analyser ou passer au tamis de la critique : ce sont devenus des “pertes de temps”. Au premier rang desquelles l'achat et l'ouverture d'un livre.
Et donc, en bout de chaîne du livre, la librairie n’a pas fini d’avoir un mal de chien. Les maux les plus connus sont communs à tous les commerces, hors opticiens : loyers, centres-villes en difficulté, distances domicile-travail (il faut habiter loin des centres-villes pour se loger à prix raisonnable), banques méfiantes. Les autres sont spécifiques et pas moins douloureux : les remises, consenties par les distributeurs aux libraires sur les achats de livres, décident de l’économie des librairies, or elles sont jugées quasi-unanimement insuffisantes par les libraires indépendants. Les éditeurs les plus puissants jouent encore la carte productiviste (« rentrées littéraires », lectures d’été, romance, manga), même si la production est en léger retrait d’une année sur l’autre, et rémunèrent à outrance leurs auteurs-stars, une majorité d’autres se contentant des miettes… Les tables des libraires se font terrains de jeu pour cette concurrence toujours vive et hors-sol, les trésoreries nécessaires au règlement des factures, elles, s’assèchent, et, de surcroît, le carburant essentiel, la clientèle, se raréfie et dépense moins, soit que la ressource financière (ou "pouvoir d'achat") se réduise, soit que l'attrait pour internet et les écrans de poche emporte tout. Quand une crise est à ce point systémique, les fondements-même du système craquent. Les autrices et auteurs de la fameuse « Loi Lang » avaient bien compris que la création, la diversité et la qualité littéraires et de sciences humaines reposaient sur un réseau de libraires dense, ce réseau prend l’eau aujourd’hui.
L’écosystème de l’écrit, de la lecture et des livres est à repenser, et avec lui l’équilibre global d’une société. La priorité doit aller à l’esprit plutôt qu’aux affaires, au temps long plutôt qu’à la vitesse, à l’écrit plus qu’au clic, à la création plus qu’à l’artifice. Plus prosaïquement, des mesures d’urgence sont à prendre pour une régulation globale du marché du livre, par la création, par la librairie. Elles existent, les artistes-auteurs, les éditeurs indépendants, le SLF en portent, il est grand temps de s’en emparer pour éviter les désastres qui s’annoncent. Questions d'éducation, d'accès à la littérature, à la poésie, aux sciences humaines, d'incitation à la création, et d'accès aux livres par un lectorat populaire qui les déserte massivement.
Le message ne s’adresse pas uniquement aux compétitrices et compétiteurs de la prochaine campagne électorale, l'engagement de certain(e)s en faveur de la culture est connu – mais la culture, les livres et la lecture sont à ce jour trop absents des écrans-radars de la campagne, ils doivent y faire irruption, le plus vite sera le mieux. Une certaine survie culturelle en dépend.
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