vendredi 17 novembre 2017
L'ECONOMIE DE MARCHE EST TOTALITAIRE, MON CHER OUSBEK
Une mouche me pique, improbable donnée qui à elle seule justifie de convoquer une fois encore Ousbek et Rica. Le second s'est ouvert de son souhait d'asséner au premier quelques vérités définitives, comme lui, le second, en a le secret. Dont une, qui à elle seule justifiait de recueillir leur entretien : le prochain totalitarisme sera économique. Rica va jusqu'à penser que c'est déjà le cas, nous sommes déjà en totalitarisme. Que nous ne le réalisions pas, et n'y fassions rien, est pour lui la plus retentissante des victoires pour un système bâti sur l'économie, et qui a étendu son terrain de jeu à la totalité de nos vies.
En attendant de les entendre, plus bas, photographie : mon voisin est parti ce matin, comme tous les matins, au volant de son camion. Autant qu'on peut en déduire des inscriptions étalées sur la carlingue, mon voisin livre à des entreprises de nettoyage de textile, ou livre depuis lesdites entreprises, vers qui, peu importe : il part à l'aube, à six heures, sept heures parfois.
Il m'a confié, un jour, que partir plus tard le condamnait à se débattre dans les bouchons. Inconcevable pour son activité.
Pourquoi ces lignes ? Pour une habitude : mon voisin ouvre la cabine du camion, y prend place, ferme la portière et enclenche le moteur; après quoi il en descend. Il rentre chez lui, en ressort, se dirige de nouveau vers le camion, non pour y monter cette fois mais pour en sortir un paquet, un document, qu'il va déposer dans le coffre de sa voiture. "Qu'est-ce que j'ai pu encore oublier ?", se dit-il probablement. Mais tout est bon; retour vers le camion, démarrage : mon voisin est parti.
Il s'est passé deux à trois minutes depuis sa première entrée dans sa cabine; et pendant ce temps-là, le moteur du camion n'a cessé de tourner.
Il le sait, mon voisin : rien ne sert de laisser un moteur tourner, même au démarrage; qu'au point mort son camion consomme plus d'essence qu'en roulant. Et pourtant...
... Pourtant, il laisse tourner.
Et si le bruit du moteur le rassurait ? Nous habitons un quartier calme, mais au moment de partir le matin, de se gonfler de courage avant l'incertitude devant une nouvelle journée de travail, de quelle aide est le silence ? Le moteur qui ronronne est la certitude d'une veille, une présence, un appui. Point de repère dans l'obscur silencieux et souvent froid du petit matin.
Nous nous apaisons de ce que les choses (y compris les moteurs) "tournent", "avancent"; le bruit des voitures, les traînées jaunes des avions dans le ciel, les chiffres de croissance, les résultats sportifs, autant de conjurations de nos hantises, telles l'arrêt de la machine humaine, la mort. Autant de signes que la vie continue. Ouf, on peut continuer de se lever le matin.
C'est peut-être ça, ce besoin de réveil et de mouvement, qui fait l'unité de l'espèce autant que le péril qui la guette. Tant ce besoin de mouvement s'accompagne du besoin d'y croire (la pêche ! La forme !) sur lequel l'économie de marché vient greffer ses appétits dominateurs et d'éternité. Peut-être celà, dont Rica cherche à nous convaincre...
RICA ENTREPREND OUSBEK SUR "L'ECONOMIE DE MARCHE TOTALITAIRE"
Rica : "Mon cher Ousbek, l'économie de marché, plus encore le néo-libéralisme, sa forme obsessionnelle et névrotique, sont une porte d'entrée vers le totalitarisme".
Ousbek : "Cher Rica, précieux ami depuis l'ère des visses, des boulons et des marchands de couleurs ! Irremplaçable ami-charabia, casseur de mondes plats, bâtisseur de cathédrales en pâte à mâcher... Nous en étions restés sur un Jean - grand totem-grand teigneux - Luc, étendard d'une frêle côterie politique, objet de ta fougue défenderesse, ah, qu'on ne touchât pas à un seul et populiste cheveu du tribun-hurluberlu ! Aujourd'hui nous voilà, tout de go, en guerre contre le plancher des bulldozers et le divan des vaches à crèmes allégées. Ami ! Qu'un instant au moins de ta vie dirige tes pensées vers rien ou peu, carpe diem chaque matin, que le bonheur de toi et des autres supplée tes assauts contre les laideurs du monde, que le repos de l'esprit calme tes enfances fougueuses."
R : "De tout celà, foin. Allons droit au but. Assez de cette hypocrisie sourde et générale (ou quasi). Pas une part de notre existence individuelle et collective pour lui échapper : qui, aujourd'hui, peut espérer une vie hors de l'économie de marché? Pire : qui veut s'affranchir de ses lois, écrites ou implicites, assez fou, ou extérieur(e) à ses cadres, celui ou celle-là a le choix entre la relégation (jolie expression pour "pauvre" ou "SDF") et l'entrée chez les moines Chartreux (eux-mêmes producteurs et vendeurs d'un alcool puissant, mais le débat n'est pas là).
Où est la responsabilité, entre qui refuse d'intervenir (tant et tant d'entre nous), surbooké par la culture de son nombril, et qui s'alarme de notre sujétion à l'économie de marché ? Entre un choix guidé par la vie à long terme, et un autre de court terme, avec déséquilibres sociaux et environnementaux mais optimisation économique, le monde du marché opte pour le second, sans état d'âme, ni autre voie pour le vulgum pécus que le consentement passif. Lorsque le système ainsi édifié a produit ses effets, il est souvent devenu irréversible, intolérable pour la vie, sauf puissant mouvement en capacité de l'invalider - de plus en plus rare, voire inconcevable. Tableau d'une anémie désespérante.
Ainsi l'entrée en mondialisation, version néo-libérale, a-t-elle, de loin en loin, décidé d'une accélération économique et de dérégulations massives, débouchant sur des pollutions meurtrières de masses, déforestations, extinctions de milliers d'espèces animales, dérèglements climatiques, fontes des glaces et élévation du niveau des mers menaçant des populations entières.
L'économie de marché encaissant, elle, d'incontestables victoires : inégalités explosives, concentrations de richesses, mains d'œuvre esclavagisées en Asie et au Maghreb, ou dont les conditions de travail et de rémunération se dégradent en Occident. Avec pour point d'orgue la montée d'une inquiétude de l'avenir dont les autoritaires de tous poils tirent tous bénéfices, eux aussi.
Restent un ventre mou de classes moyennes ou aisées, ou assez libertaires pour qu'aucun indicateur de malaise ne perturbe leur passion pour le vide, et des classes déclassées et/ou néo-prolétariennes, à jamais rejetées du jeu démocratique néo-libéral - et qui le lui rendent bien par une abstention sous laquelle couve une sourde révolte.
Système que d'aucuns espèrent "corriger", "améliorer". Aimable divertimento. Amender une machine qui repose sur l'assujettissement à ses lois ? Autant jouer de la mandoline dans l'écoutille d'un char d'assaut".
O : "Patatras, Toute l'économie? L'espèce serait le jouet d'une science qu'elle-même a créée de toute pièce, nous aurions enfanté un monstre dont nous serions les esclaves ? On dirait du Asimov...".
R : "Soit, laissons reposer David Ricardo et Adam Smith, restent Friedman, Hayek, Schumpeter. Leur néo-libéralisme est l'odieuse maladie du libéralisme, sa déviance économiste, et l'outil du totalitarisme qui sera, s'il n'est pas déjà".
O : "Objection! L'Histoire du XXème siècle a tracé une séparation, qu'on aimerait définitive, entre deux totalitarismes, fascisme/nazisme et stalinisme, et la démocratie libérale de marché qui en est venue à bout. Il n'y pas eu de nouvel Hitler depuis 1945, le retour au stalinisme paraît inimaginable; alors comment oser parler de totalitarisme? La liberté d'expression est garantie, on est libre de marcher dans la rue, d'acheter et de vendre".
R : "L'économie de marché, l'imbattable liberté d'acheter librement sa baguette, remparts contre une tentation autoritaire qui ne saurait être que d'Etat. L'Etat est oppresseur, l'économie "libre" (entendre : la moins régulée possible) garante de la démocratie.
Soit, mais aux Etats Unis, le choix "démocratique" est entre deux versions du même néo-libéralisme, populiste-religieux ou social-libéral; en Chine, l'enrichissement des élites et une corruption phénoménales, issus du démantèlement de l'Etat social et du basculement dans l'économie ultra-libérale, fournissent deux solides piliers à une dictature féroce.
La Chine, le Vietnam, terres de noces du néo-libéralisme et du totalitarisme. Appelons ça capitalisme d'Etat ou Etatisme néo-libéral : la preuve est apportée que "les affaires", ou "business", et l'enfermement physique, mental et moral, sont compatibles.
Et Etats-Unis et Chine, les plus puissantes économies de la planète, officiellement démocratique et libéral pour l'un, communiste pour l'autre, roulent aux mêmes carburants : concurrence, compétition, pardon, "compétitivité" économique, autant d'indicateurs d'une économie dite libre. Ils sont aux manettes d'une mondialisation qui tire nations et peuples vers le bas, les enchaîne au court terme, à la rapidité, au stress. Et prive les démocraties d'alternances politiques (choix limité au libéralisme social ou au libéralisme conservateur), enfermant moulte pays dans le nationalisme ou l'intégrisme religieux".
O : "Bien, bien, infatigable chroniqueur de nos après-demains de chutes, trous noirs et apocalypses. Compris : bienvenue aux gardes-barrières, chiourmes et frontières ! Place aux Avida dollars et maestros perçus. Mais fichtre-diable, totalitarisme ! Que vient faire ton totalitarisme là-dedans ? Il y a loin des bœufs jusqu'à la charrue, de la fumée jusqu'au feu !"
R : "Pas d'embrasement à signaler ? Parlons départs de feux, ces trente dernières années : Jirinowski, Limonov et son parti national-bolchévique en Russie, les régimes autoritaires russes, polonais, hongrois, slovaques; l'éclosion de groupes paramilitaires. Le populisme néo-fasciste qui gangrène les systèmes politiques européens, un populiste oligarque et illuminé président des Etats-Unis.
Pour autant, le "business", est intact; les échanges et flux financiers bravent les frontières et le temps. Les affaires sont les moyen et fin de la liberté de l'individu et la baguette se vend toujours au cours officiel. Dormons.
Mais après dissipation des brouillards intellectuels et idéologiques, va donc, Ousbek, objecter contre ce nouveau planétaire way of life. Bien du plaisir. On te concèdera tout, les écarts entre riches et pauvres, la misère montante (8,9 millions de pauvres en France), toutes les avanies du monde, y compris une possible mort de l'espèce si rien n'est fait. Mais 1 - On n'y pourra rien (bras levés, yeux au ciel, avant un "bon!" sonore qui signe la fin du rêve et un retour au business). 2 - La plus infime proposition d'alternative ne pourra relever de ta part que d'un mélange de naïveté et de folie, avec spectre de dictature du prolétariat en bout de scénario.
Et donc on ne fera rien.
Le voilà, le totalitarisme : un état de liberté octroyé par un système économique et politique selon ses critères à lui, et un enfermement dans ce même système au nom du principe qu'il n'y en a pas d'autre. Quels que puissent être les revers, les drames et percussions avec le réel."
O : "Plaisant-plaisantin, affectueux magicien de nos cœurs, c'est bien de dictature fache-comm'-chiste-uniste que tu parles ! Intervertis les mots, les noms, zou, Staline devient Thatcher, Mussolini devient Medef, ta-ra-ta-ta, feeeeermez les yeux, Mesdames-Messieurs, par le zinzin tournicoteux de mon chapeau magique, je transforme une économie de l'échange en monstre dictatueur. Non, non, mon cher : c'est bien de dictatures que tu parles là. Ah, ah, démasqué, mini-tragi-prophète de malheur ! Je m'en vais de ce pas annoncer de nouveaux réveils tranquilles, préalables à de grands badaboums d'activité, à une humanité-té-té qui en a be, be, besoin, mon camarade! Taïaut, my dear, challenge, process, mon estimé !"
... L'entretien s'est interrompu. Rica a brandi un pot d'échappement, Ousbek sa carte de crédit, ce dernier en menait plus large avec son bout de plastique vert à puce que son ami avec son accessoire de voiture. Rica s'est effondré sur sa chaise, la sueur au front et les yeux perdus, Ousbek riant aux larmes en appelant une ambulance privée pour emmener son ami vers une clinique non-conventionnée. "Méfie-toi des infirmières, petit repère des peuples ! Qui sait pour qui elles travaillent, Wall Street ou le Guépéou ? Ouaaahhh !"
dimanche 11 juin 2017
TROUILLE D'ENFER, ENFER-FORUM, CAMILLE...

Mon cher Ousbek, l'intitulé du présent blog est "Rêvons, respirons" : après une campagne électorale, puissant aspirateur politique, l'esprit revient à ses marqueurs, les proches, famille, ami(e)s, quelques habitudes qui trament la vie quotidienne, un peu de soleil après de belles et bonnes pluies quand la chance s'en mêle. Du rêve, du temps retrouvé.
La trouille
Dernier retour sur l'événement. Le soir du 7 mai, tu te réjouissais de la victoire électorale d'un jeune homme pénétré des idéaux des Lumières, et je faisais grise mine. Enfin, disais-tu, il y avait déroute nationaliste, relance d'une démocratie jusque-là bloquée et d'une Europe en plein marasme : mon attitude ne pouvait relever que d'une appétence dépressive; un peu de raison et je reviendrais au cours normal, constructif, de la vie.
Pourtant, Ousbek, rien n'y fait, j'ai même une trouille bleue. Jean-Paul Delevoye, gaulliste historique digne de grande estime, disait en 2011, devant le Comité Economique et social, que la France était au bord du "burn-out", rejoint en 2016 par le futur Président qui la disait "épuisée", et ils avaient tous deux raison.
A ce même pays épuisé, le Président entend aujourd'hui ré-insufler un "esprit de conquête", il veut "libérer l'activité"; cher ami, qui comme moi connais bien ce monde, tu sais que pareil message passant les portes de l'entreprise - privée, mais pas uniquement - entraîne révision à la hausse des objectifs de production et de productivité, recherche d'accroissement de compétitivité et des marges, donc zéro répit, bien au contraire, pour un monde du travail déjà sur les genoux.
Autres signaux : un ministère "de l'action et des comptes publics" confié à un fringant trentenaire en charge, donc, de l'investissement public ("l'action", probablement), qu'on voit mal transgresser les normes budgétaires en cours puisqu'on lui confie la garde et l'équilibre des comptes publics; une nouvelle loi travail qui trimballe avec elle, une fois de plus, le vieux rêve de réconciliation entre capital et travail ("il n'y aura pas de conflit puisqu'on va discuter"); je prends les paris, cher ami : le "monde du travail", hormis bien sûr les laquais du compromis, se sentant floué, va rejeter la loi; la bien-pensance, majorité silencieuse 2.0, se déchaîner contre ces extrêmes qui refusent toutes les mains tendues, le trajet République-Nation sera de nouveau activé, les arrêts de travail relancés... et nous tous, de nouveau, basculerons dans l'épuisement.
Cousu de fil blanc, hélas. Ces gens sont harassants de double discours. D'un côté, cachez cette lutte des classes que je ne saurais voir, de l'autre, un savoir faire impressionnant pour l'attiser; en se lavant, bien-sûr, de toute responsabilité : la faute aux autres.
Et entends-le, le nouvel élu, faire la leçon nocturne de préservation de la planète à son homologue américain foldingue; le profil de son programme de relance à lui ne promet qu'accélération et vitesse, deux ingrédients de la dégradation écologique.
Cher Ousbek, nul n'a le droit de dénier à quiconque le droit ni la capacité d'innover, d'inventer, ou d'améliorer le monde. Le nouvel élu porte des promesses de savoir-faire et d'humanité qui, dans nos temps anxiogènes, nous garantissent au moins contre un Kadyrov tricolore, une Marine, un Jean-Marie, peut-être aussi contre un Temer ou une Thatcher. Sortons les bouteilles. Mais il a, comme une seconde peau, la culture du marché divin et globalement régulateur, ses références intellectuelles n'éludent pas son parti-pris pour la création de richesse et sa prudence bien classique quant à la redistribution. Derrière la nouveauté d'un homme se terre une vision poussiéreuse de la vie.
Enfer Forum
Attente d'un document qui m'attribuerait, enfin, un statut social : retraité. Ce n'est pas les pavés du Paris-Roubaix pour l'obtenir, non. Mais la voie est longue et tortueuse, on peut rêver de mieux après un an et demi à traîner deux sous-statuts totémiques de ce temps sordide : chômeur et micro-entrepreneur. On se sent illégitime dans le premier, tremplin vers la relégation et la disparition des radars sociaux, porte ouverte au refroidissement lent du corps et de l'esprit; on se plonge dans le second dans l'illusion d'un démarrage ou d'un nouveau départ, avant de constater, vite, que le marché qui permettrait d'en vivre est marginal, qu'il n'y a plus ni place ni, donc, marché, sinon, probablement, un gros marché de dupes.
L'accession au statut de retraité (un Graal dont je me convainc chaque jour, sans rire, qu'il finira bien par arriver) sera le signal rêvé pour tourner la page du 4 décembre 2015.
Ce jour-là fut celui de ma bascule vers ce no man's land social décrit plus haut. A un an et demi de la retraite, j'étais un "collaborateur de l'entreprise" dépressif et usé; les arrêts de travail succédaient aux décalages grandissants, avec les contenus professionnels et la tolérance des collègues. Je n'étais plus que machine à perdre sans boussole ni soutien... A tel point qu'on procéda à une embauche, dont il m'apparut vite qu'elle servirait à me pousser vers la sortie.
La personne embauchée y mit d'ailleurs une réelle application.
Ce soir du 4 décembre 2015, à 18h30 environ, j'étais quasiment seul au bureau; peu de temps auparavant, on m'avait demandé confirmation de ma présence à mon poste en fin de journée, et je l'avais confirmée. Trop psychologiquement cadenassé pour imaginer qu'on voulait s'assurer que je serais bien là, et sans témoin, pour m'entendre signifier mon licenciement par un Karl Stromberg de pacotille.
Le reste du récit est tout entier parodie de droit du salarié et cheminement vers la sortie, non sans une opulente gâterie : trois mois de préavis payés à chercher du travail, indemnité légale plantureuse, sur-indemnité. Et... exit.
"Enfer Forum" : déséquilibrée, naturellement, cette condamnation de l'entreprise licencieuse...
Marques de soutien, témoignages de présence, actions concrètes, de ma section syndicale CGT au quasi-plus haut de la sphère manageriale interne, me rappelaient que l'entreprise est une humanité, contre la vision largement promue de l'outil de réussite individuelle, de concurrence et d'affrontement, de conquêtes de parts de marché et richesses, au service d'un rêve de bonheur ruisselant.
L'entreprise n'est pas réductible à une caricature sadique et seulement exploitante, mais pas question d'ignorer les ingestions, par le monde salarié, de potions quasi-mortelles depuis la fin du XXème siècle, façon négociée et cool (mais avec, sur la tempe, le revolver du chômage de masse et de la déclassification), orchestrée par l'élite du patronat avec le concours d'une officine syndicale, branche salariée du Medef. Au nom d'un optimisme obligatoire il faudrait sourire à tout et en silence, du stress quotidien aux dépressions et suicides, des inégalités salariales aux dividendes distribués dans une opacité digne de l'URSS, de l'autoritarisme d'un.e chef.fe de service à un ordre économique et social policier.
C'est tout cela, ce climat suffoquant, absurde et contre-productif, qui concourt à faire d'une entreprise une charge, parfois un enfer.
Camille
Plus d'un mois qu'il a entamé son inspection, de sa chambre, de son appartement, du monde, recense ses potentialités, en évalue les ressources; Camille adoube à tours de bras, grands-parents, oncles et tantes, ami.e.s des parents, munis de respectueuses lettres de créance, qu'il reçoit sur rendez-vous avec les parents comme grands ordonnateurs, et chaque visiteur comme administrateur occasionnel de biberon.
Agenda de ministre. A l'usinage diplomatique, ajouter d'innombrables déplacements dans une poussette de fonction anonyme, des déjeuners de travail réguliers avec les parents, un surmenage menaçant à peine compensé par des siestes, interrompues par une tension estomacale que seul un biberon copieux soulagera, tant bien que mal.
Et rester haut et droit. Au premier instant extra-amniotique, Camille a détecté près de lui deux paires d'yeux éperdus de bonheur, bonheur peu à peu épuisé, lessivé, mais totalement heureux. Deux voix doucement, tendrement incrédules, deux paires de mains devenues expertes en préparation des repas, changement de couches, bains, habillements et maintien de sa tête. Deux paires de bras en lesquels se lover. Deux mobilisations sans mesure depuis le début de l'aventure enluminée. Camille prend acte, round d'observation pointilleux, mesure d'un engagement du monde qui déterminera le sien. "Continuez, les parents, maintenez le cap".
C'est ainsi, Ousbek, mon cher, que s'édifie la hiérarchie de nos priorités. Le petit-enfant capte nos regards, posés jusqu'avant lui sur les mille et uns artifices un peu fous de nos vies. Il nous recentre, et par une dialectique bien à lui nous revitalise - en nous poussant affectueusement vers la sortie.
mardi 2 mai 2017
BOUTEILLE INSOUMISE A LA MER (DERNIER ACTE)
Monsieur le Ministre et candidat,
Avec ce courrier, "que vous lirez peut-être, si vous avez le temps", j'enterre un immense doute quant à mon choix de vote pour le second tour des élections présidentielles, pour ne pas dire un refus catégorique de voter pour vous. Et je vais voter pour vous.
Monsieur le Ministre et candidat, votre intransigeance idéologique, vos faiblesses et décisions malheureuses, sont autant de suffrages offerts à votre concurrente; parmi ces dernières, votre refus de revenir sur la loi travail. Votre subordination aux lois du marché et de la concurrence, surtout sociale, envoie des pans entiers de nos concitoyens dans le camp nationaliste - sinon national-socialiste.
Les cris d'orfraies, les indignations, voire les dénonciations, face au basculement d'électeurs insoumis vers la candidate néo-fasciste dans les intentions de vote, sont d'une insupportable hypocrisie. Jetez aux orties les inemployables et autres refuzniks de l'économie concurrentielle, poussez-les au plus violent désespoir, allez les traquer chez eux pour qu'ils ne profitent pas de leur ARE sans rien faire et, surtout, faites battre au premier tour le seul candidat qui leur propose d'exprimer leur rage à l'intérieur du cadre démocratique : parvenus à ce stade de rejet, ils ne sont ni insoumis, ni d'extrême-droite, mais seulement convaincus d'être laissés à eux-mêmes, et proies idéales pour le vautour charognard fasciste qui vous est opposé le 7 mai prochain.
Et ne nous servez pas leur conscience, leur responsabilité, et autres fadaises rhétoriques : faites le premier pas, tirez ces gens des mâchoires du marché ivre de puissance destructrice (et si peu créatrice), faites votre travail de candidat aspirant à diriger un pays et son peuple, vous pourrez ensuite, mais seulement ensuite, attendre de ce peuple la vertu et la raison, et il se les devra.
Et justement, Monsieur le Ministre et candidat, notre perspective est d'aller voter pour vous, avec une certitude forte que, si vous êtes élu, le marché dérégulé poursuivra sa marche folle ! La réconciliation du capital et du travail, qui selon vous permettrait qu'il en aille autrement et que vous vendez en arrière-plan de votre projet, a autant de crédibilité qu'une chute de pluie dans le désert saharien.
Mais vous, incarnation de la constance néo-libérale, nous demandez, à nous électeurs insoumis du premier tour, d'assurer votre élection au second, et de nous protéger d'un péril national-socialiste que ce même néo-libéralisme a avivé. Mieux, et pires à la fois, sont vos attaques contre un candidat défait au premier tour, dont le travail et le nôtre ont permis de contenir et l'abstention et le vote lepeniste.
Monsieur le Ministre et candidat, personne, strictement personne, parmi les insoumis mobilisés autour de leur candidat, n'a jamais placé au même échelon d'importance ni de valeur votre candidature et celle de votre adversaire. Nous avons protesté contre le discours nauséeux qui fait de nous des proto-lepénistes, ou simplement inconscients et irresponsables, parce que nous ne nous précipitons pas dans vos bras.
Vous savez que les électeurs de Hamon et Mélenchon, légitimement effrayés par la montée de l'extrême droite et qui appellent à voter pour vous pour nous en préserver, tout en se et vous promettant le fameux 3ème tour social, n'ont aucune idée de à quoi il pourrait ressembler. Votre élection, si elle se fait, nous clouera tous au sol, assez longtemps pour que la dynamique du marché, relayée par le syndicalisme "réformiste", prenne une longueur d'avance décisive sur toute réponse sociale. "Mélancolie de gauche", disait Traverso.
Je vais aller voter avec la certitude de la faiblesse extrême de mon acte.
A mon sens, démocratie et néo-libéralisme ne sont qu'oxymore.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre et candidat, l'expression de mes sentiments dépités et ma fidélité inconditionnelle à la République.
Gilles Kujawski
Avec ce courrier, "que vous lirez peut-être, si vous avez le temps", j'enterre un immense doute quant à mon choix de vote pour le second tour des élections présidentielles, pour ne pas dire un refus catégorique de voter pour vous. Et je vais voter pour vous.
Monsieur le Ministre et candidat, votre intransigeance idéologique, vos faiblesses et décisions malheureuses, sont autant de suffrages offerts à votre concurrente; parmi ces dernières, votre refus de revenir sur la loi travail. Votre subordination aux lois du marché et de la concurrence, surtout sociale, envoie des pans entiers de nos concitoyens dans le camp nationaliste - sinon national-socialiste.
Les cris d'orfraies, les indignations, voire les dénonciations, face au basculement d'électeurs insoumis vers la candidate néo-fasciste dans les intentions de vote, sont d'une insupportable hypocrisie. Jetez aux orties les inemployables et autres refuzniks de l'économie concurrentielle, poussez-les au plus violent désespoir, allez les traquer chez eux pour qu'ils ne profitent pas de leur ARE sans rien faire et, surtout, faites battre au premier tour le seul candidat qui leur propose d'exprimer leur rage à l'intérieur du cadre démocratique : parvenus à ce stade de rejet, ils ne sont ni insoumis, ni d'extrême-droite, mais seulement convaincus d'être laissés à eux-mêmes, et proies idéales pour le vautour charognard fasciste qui vous est opposé le 7 mai prochain.
Et ne nous servez pas leur conscience, leur responsabilité, et autres fadaises rhétoriques : faites le premier pas, tirez ces gens des mâchoires du marché ivre de puissance destructrice (et si peu créatrice), faites votre travail de candidat aspirant à diriger un pays et son peuple, vous pourrez ensuite, mais seulement ensuite, attendre de ce peuple la vertu et la raison, et il se les devra.
Et justement, Monsieur le Ministre et candidat, notre perspective est d'aller voter pour vous, avec une certitude forte que, si vous êtes élu, le marché dérégulé poursuivra sa marche folle ! La réconciliation du capital et du travail, qui selon vous permettrait qu'il en aille autrement et que vous vendez en arrière-plan de votre projet, a autant de crédibilité qu'une chute de pluie dans le désert saharien.
Mais vous, incarnation de la constance néo-libérale, nous demandez, à nous électeurs insoumis du premier tour, d'assurer votre élection au second, et de nous protéger d'un péril national-socialiste que ce même néo-libéralisme a avivé. Mieux, et pires à la fois, sont vos attaques contre un candidat défait au premier tour, dont le travail et le nôtre ont permis de contenir et l'abstention et le vote lepeniste.
Monsieur le Ministre et candidat, personne, strictement personne, parmi les insoumis mobilisés autour de leur candidat, n'a jamais placé au même échelon d'importance ni de valeur votre candidature et celle de votre adversaire. Nous avons protesté contre le discours nauséeux qui fait de nous des proto-lepénistes, ou simplement inconscients et irresponsables, parce que nous ne nous précipitons pas dans vos bras.
Vous savez que les électeurs de Hamon et Mélenchon, légitimement effrayés par la montée de l'extrême droite et qui appellent à voter pour vous pour nous en préserver, tout en se et vous promettant le fameux 3ème tour social, n'ont aucune idée de à quoi il pourrait ressembler. Votre élection, si elle se fait, nous clouera tous au sol, assez longtemps pour que la dynamique du marché, relayée par le syndicalisme "réformiste", prenne une longueur d'avance décisive sur toute réponse sociale. "Mélancolie de gauche", disait Traverso.
Je vais aller voter avec la certitude de la faiblesse extrême de mon acte.
A mon sens, démocratie et néo-libéralisme ne sont qu'oxymore.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre et candidat, l'expression de mes sentiments dépités et ma fidélité inconditionnelle à la République.
Gilles Kujawski
jeudi 27 avril 2017
JOURNAL DE BORD D'UN INSOUMIS DECHIRE
Cher Ousbek, tu peux croire mon désarroi immense, il l'est; allège-moi au moins du renvoi dos à dos des deux finalistes de la présidentielle. J'ai conscience de leur différence, j'ai aussi l'espoir en l'intelligence et l'humanisme de l'un quand la vision de l'autre me dévaste. Mais le désarroi empire à l'idée que mon suffrage pour le jeune prodige, et sa victoire, jettent encore plus de monde, non tant dans les bras de la blondasse en premier lieu, que dans la dépression individuelle et collective qui fait de tout être humain un danger potentiel pour les autres. Donc un électeur, pourquoi pas un chien de garde actif des fascistes. Scénario des années précédentes qui ne demande qu'à se perpétuer. Désarroi aussi à l'idée que ledit jeune prodige encaisse les voix de "gauche" et, comme tu le relèves, les considère comme à peine plus qu'une rémunération sans contre-partie pour nous avoir évité le pire, démentant l'intelligence et l'humanisme que je lui prête.
Je ne les renvoie pas dos à dos, les deux m'effraient, à des degrés différents il est vrai.
Le scénario Plenel pourrait susciter un choc libérateur. "EM veut les voix des insoumis ? Qu'il leur parle". Trop demander, un peu de garanties plutôt qu'un blanc seing ? Mais, cher Ousbek, tu es le premier à le dire, un chouchou des marchés ne se résoudra pas à concéder à ce point envers ceux qu'il a juré de rayer de la carte.
Ce qui créerait une différence entre la tatie carnassière et le jeune prodige serait que le second arrêtât de stresser son monde en se voulant rassurant. Il n'a, lui, qu'un costume, celui du manager et DRH à mi-temps, et ne réalise pas qu'il est la copie des deux personnages les plus redoutés du monde du travail. Porteur de poisse, quoi...
En définitive, je lèverais toute hésitation si je nous savais, tous et toutes, capables de relever le défi du lendemain du 7 mai. D'imposer un rapport de forces au jeune prodige contre le vote en sa faveur. On n'y arrivera pas, parce que la CGT et FO sont épuisés et la CFDT trop ivre du vent néo-libéral qu'elle a dans le dos, la gauche défaite et la FI encore trop balbutiante pour imposer l'unité à ses partenaires. La possible victoire du petit génie est l'effet logique de la destruction de toutes les digues sociales, dont il est un artisan zélé.
Restent les jeunes, Ousbek. Qu'ils fussent étudiants et urbains importe peu : comme celle du CIP et du CPE, une génération encore en mesure de hurler son refus du pire avant d'être happée par le marché est là, qui a voté et reste en réserve de la république.
Que nous votions ou non le 7 mai, cette génération nous demandera des comptes. Il faudra être avec elle.
Je t'embrasse, cher Ousbek
samedi 20 février 2016
MOI, UN CHÔMEUR ? LA BONNE BLAGUE...
Tout a commencé avec le remplissage du questionnaire de Viadeo et de LinkedIn, en 2006 ou 2007, ou plus tard. Boutades, ironie, morgue; quelles fumisteries, ces réseaux sociaux de relations entre entreprises et demandeurs de travail, prenons-les de haut.
Jusqu'au jour où...
Et avec le décrochage progressif du cadre moyen de diffusion de livres. Sa sensation que ça ne pourra pas durer, trop de décrochages suivis par des dépressions, des arrivées au bureau le matin, asphyxié d'angoisses à la première lueur de l'écran d'ordinateur.
Jusqu'au jour où l'entreprise décide que la coupe est pleine,
et licencie.
L'annonce
Tout, ensuite, est cascade d'images froides, mordantes. L'annonce du licenciement par le chef dans son bureau, le soir du 4 décembre, les couloirs vides, la nuit au dehors. Le retour chez soi en silence, le "tout-va-bien" de rigueur, raisonnablement souriant, au moment de préparer ensemble la popote. L'entretien préalable au licenciement aura lieu le 11, impossible de maintenir le secret pendant une semaine : l'annonce de la gifle se fera le 8, autour d'un Kir au "Petit suisse", face à l'Odéon; Cathrine sera, au premier jour du nouveau régime contraint de notre vie commune, et constamment depuis, exceptionnelle.
Emmanuel, Ariane, prévenus deux jours avant, prennent mon relais, déploient une immense toile d'affection et de solidité. Le socle est là, qui résistera.
Entretien préalable
L'entretien préalable dans un carton à chaussures sans fenêtre de 5 ou 6 mètres carrés. Deux hiérarques d'entreprise, le salarié visé (en réalité déjà licencié), son délégué syndical. Egrenage d'un chapelet de griefs, contre-argumentation du salarié, ça dure environ une heure.
... J'ignore encore que rien n'y fera; c'est plié. Un REC-AR daté du 18 décembre retiré à la Poste ré-égrenne le chapelet et conclut par :"Vous ne nous avez pas convaincus".
Dans une naïveté confondante, ce 11 décembre, j'ai oublié de porter un détail à la connaissance de mes vis-à-vis : besoin de six mois d'activité, seulement six mois, pas plus. Différez, la gifle indolore pourquoi pas. Je ne l'ai pas dit, sûr d'avoir été écouté et compris. Evidemment.
Ben voyons.
La vie licenciée
Le 21 décembre, fil coupé, début de la vie licenciée. Trois mois de préavis non-travaillés avant-chômage, vite, décrocher des rendez-vous, convaincre, trouver, refermer la parenthèse aussitôt ouverte.
... Devenir autoentrepreneur !
Des témoignages. Des messages inespérés. Employé(e)s de l'entreprise licencieuse, famille, Ami(e)s. Tel de ces Amis, qui, entre des cours, recherches et tribunes, mobilise son temps et sa famille pour me guider dans ce nouveau noir opaque. Telle autre dont je sais la vie, leur vie si dure, elle et son mari, et qui m'envoie message sur message d'encouragement; tel autre, grippé, aphone, qui m'oblige à lui parler au téléphone en faisant la cuisine et me répond, point par point, façon McGyver social.
Tel employé de l'entreprise licencieuse, ses mots saisissants et avec lequel je partage un repas, tout près de l'entreprise; tels éditeurs qui me reçoivent et me conseillent, vite. Tels dir-comms qui ne cachent rien du possible ni des impasses, parmi eux un sphynx inlassable d'aide discrète, tous combattants lucides. Des amis-camarades de syndicat. Un délégué syndical. Sacré numéro, celui-là. Un bourru, inflexible; pour lui, ce n'est pas l'injustice qu'il faut craindre, puisqu'elle est déjà là : c'est nous, nos faiblesses, nos appétits pour les petits compromis qui font les cimetières de nos vies sociales déjà abimées. Ce tempétueux redouté (autant par ses directions que par "le" syndicat concurrent, la cfdt), m'a appelé. Envoyé des SMS. Des mails. Tous les jours, vous lisez bien, tous les jours. "Ca va ?", "Donne de tes nouvelles", etc...
A mon avis, dans son esprit il ne faisait que son boulot.
Des galères, dès les premiers temps :
- "T'inquiète, six mois de boulot, tu parles, je te trouve ça. Et envoie-moi ton livre, juré, je t'en reparle".
C'était il y a trois semaines ou plus, et depuis, silence, malgré relance.
- "Très bien, votre projet !" - "Vous êtes sûr ? Je ne pense pas vous être utile". - "Ah, bien au contraire. Rappelez-moi sans faute".
Sans faute il y a dix jours, mais le téléphone ne répond pas. Plus.
Des astronefs lumineux. Libraires, gens de passage dans ma vie, perdus de vue, re-contactés. Telle, aujourd'hui cadre d'un grand groupe d'édition. "C'est en bossant avec toi, quand tu démarchais mon site internet balbutiant appelé à grandir, que j'ai eu envie de poursuivre dans les livres." - "Plaisanterie". -"Non, même pas. Mais bon, rien à te proposer, en ce moment".
... Mon livre. 32 000 mots d'un quasi-testament "intellectuel" (grands mots et puits sans fonds), bagage improbable, miroir courtisan et traître. Que faire de 60 pages qui balancent tout l'impensé de nos vies, quand personne ou si peu de gens consentent à un regard distant sur le tout-venant ? Elles ne m'aident pas, ces pages, et pourtant elles existent, c'est tout le complexe de la période.
La vie licenciée a commencé un 18 décembre,
Le début de la mobilisation "pour-refermer-la-parenthèse-malencontreuse-au-plus-vite" a commencé trois semaines plus tard, post-trêve des confiseurs.
Et la fin du préavis est dans un mois.
Convaincre des "actifs", pas au sens "Trepalium", déjà engorgés de demandes de travail, de CV, saturés d'appels à l'aide de gens qui n'ont eu ni préavis non-travaillé ni forcément d'indemnité après une enfilade de CDD, qu'un naufragé de l'économie de 59 ans peut leur être utile. Un mois, deux, six mois idéalement; en en rabattant sérieusement sur la prétention salariale.
Comment faire qu'ils ne croient pas en un délire d'ancien privilégié congés-payés-voiture de société-primes-etc..., surtout quand je leur dirai que, technicien de surface, oh, vous savez, pas un problème pour moi ?
Et pendant ce temps...
Tandis que notre monde alentour n'en finit pas d'être aligné partout sur le moins-disant général. Une mutation, dit-on. L'idée sociale est peu à peu dépecée par notre confrontation mortifère avec d'autres humains, tout près de nous ou très loin, dont les lois sacrées de l'économie financiarisée, des porte-conteneurs géants et des transports par camions dérégulés font des concurrents, nos concurrents.
Dans mon baluchon-foutoir de sourd et aveugle volontaire aux horreurs de ce temps, se terrent Femme et Enfants, Amis, camarades, famille, fraternité, ouvrière ou non, le bonheur d'une humanité singulière. Et la conscience utile d'une jungle aux lianes épaisses, le "terrain de jeu" de nos vies.
Merci pour tout.
Jusqu'au jour où...
Et avec le décrochage progressif du cadre moyen de diffusion de livres. Sa sensation que ça ne pourra pas durer, trop de décrochages suivis par des dépressions, des arrivées au bureau le matin, asphyxié d'angoisses à la première lueur de l'écran d'ordinateur.
Jusqu'au jour où l'entreprise décide que la coupe est pleine,
et licencie.
L'annonce
Tout, ensuite, est cascade d'images froides, mordantes. L'annonce du licenciement par le chef dans son bureau, le soir du 4 décembre, les couloirs vides, la nuit au dehors. Le retour chez soi en silence, le "tout-va-bien" de rigueur, raisonnablement souriant, au moment de préparer ensemble la popote. L'entretien préalable au licenciement aura lieu le 11, impossible de maintenir le secret pendant une semaine : l'annonce de la gifle se fera le 8, autour d'un Kir au "Petit suisse", face à l'Odéon; Cathrine sera, au premier jour du nouveau régime contraint de notre vie commune, et constamment depuis, exceptionnelle.
Emmanuel, Ariane, prévenus deux jours avant, prennent mon relais, déploient une immense toile d'affection et de solidité. Le socle est là, qui résistera.
Entretien préalable
L'entretien préalable dans un carton à chaussures sans fenêtre de 5 ou 6 mètres carrés. Deux hiérarques d'entreprise, le salarié visé (en réalité déjà licencié), son délégué syndical. Egrenage d'un chapelet de griefs, contre-argumentation du salarié, ça dure environ une heure.
... J'ignore encore que rien n'y fera; c'est plié. Un REC-AR daté du 18 décembre retiré à la Poste ré-égrenne le chapelet et conclut par :"Vous ne nous avez pas convaincus".
Dans une naïveté confondante, ce 11 décembre, j'ai oublié de porter un détail à la connaissance de mes vis-à-vis : besoin de six mois d'activité, seulement six mois, pas plus. Différez, la gifle indolore pourquoi pas. Je ne l'ai pas dit, sûr d'avoir été écouté et compris. Evidemment.
Ben voyons.
La vie licenciée
Le 21 décembre, fil coupé, début de la vie licenciée. Trois mois de préavis non-travaillés avant-chômage, vite, décrocher des rendez-vous, convaincre, trouver, refermer la parenthèse aussitôt ouverte.
... Devenir autoentrepreneur !
Des témoignages. Des messages inespérés. Employé(e)s de l'entreprise licencieuse, famille, Ami(e)s. Tel de ces Amis, qui, entre des cours, recherches et tribunes, mobilise son temps et sa famille pour me guider dans ce nouveau noir opaque. Telle autre dont je sais la vie, leur vie si dure, elle et son mari, et qui m'envoie message sur message d'encouragement; tel autre, grippé, aphone, qui m'oblige à lui parler au téléphone en faisant la cuisine et me répond, point par point, façon McGyver social.
Tel employé de l'entreprise licencieuse, ses mots saisissants et avec lequel je partage un repas, tout près de l'entreprise; tels éditeurs qui me reçoivent et me conseillent, vite. Tels dir-comms qui ne cachent rien du possible ni des impasses, parmi eux un sphynx inlassable d'aide discrète, tous combattants lucides. Des amis-camarades de syndicat. Un délégué syndical. Sacré numéro, celui-là. Un bourru, inflexible; pour lui, ce n'est pas l'injustice qu'il faut craindre, puisqu'elle est déjà là : c'est nous, nos faiblesses, nos appétits pour les petits compromis qui font les cimetières de nos vies sociales déjà abimées. Ce tempétueux redouté (autant par ses directions que par "le" syndicat concurrent, la cfdt), m'a appelé. Envoyé des SMS. Des mails. Tous les jours, vous lisez bien, tous les jours. "Ca va ?", "Donne de tes nouvelles", etc...
A mon avis, dans son esprit il ne faisait que son boulot.
Des galères, dès les premiers temps :
- "T'inquiète, six mois de boulot, tu parles, je te trouve ça. Et envoie-moi ton livre, juré, je t'en reparle".
C'était il y a trois semaines ou plus, et depuis, silence, malgré relance.
- "Très bien, votre projet !" - "Vous êtes sûr ? Je ne pense pas vous être utile". - "Ah, bien au contraire. Rappelez-moi sans faute".
Sans faute il y a dix jours, mais le téléphone ne répond pas. Plus.
Des astronefs lumineux. Libraires, gens de passage dans ma vie, perdus de vue, re-contactés. Telle, aujourd'hui cadre d'un grand groupe d'édition. "C'est en bossant avec toi, quand tu démarchais mon site internet balbutiant appelé à grandir, que j'ai eu envie de poursuivre dans les livres." - "Plaisanterie". -"Non, même pas. Mais bon, rien à te proposer, en ce moment".
... Mon livre. 32 000 mots d'un quasi-testament "intellectuel" (grands mots et puits sans fonds), bagage improbable, miroir courtisan et traître. Que faire de 60 pages qui balancent tout l'impensé de nos vies, quand personne ou si peu de gens consentent à un regard distant sur le tout-venant ? Elles ne m'aident pas, ces pages, et pourtant elles existent, c'est tout le complexe de la période.
La vie licenciée a commencé un 18 décembre,
Le début de la mobilisation "pour-refermer-la-parenthèse-malencontreuse-au-plus-vite" a commencé trois semaines plus tard, post-trêve des confiseurs.
Et la fin du préavis est dans un mois.
Convaincre des "actifs", pas au sens "Trepalium", déjà engorgés de demandes de travail, de CV, saturés d'appels à l'aide de gens qui n'ont eu ni préavis non-travaillé ni forcément d'indemnité après une enfilade de CDD, qu'un naufragé de l'économie de 59 ans peut leur être utile. Un mois, deux, six mois idéalement; en en rabattant sérieusement sur la prétention salariale.
Comment faire qu'ils ne croient pas en un délire d'ancien privilégié congés-payés-voiture de société-primes-etc..., surtout quand je leur dirai que, technicien de surface, oh, vous savez, pas un problème pour moi ?
Et pendant ce temps...
Tandis que notre monde alentour n'en finit pas d'être aligné partout sur le moins-disant général. Une mutation, dit-on. L'idée sociale est peu à peu dépecée par notre confrontation mortifère avec d'autres humains, tout près de nous ou très loin, dont les lois sacrées de l'économie financiarisée, des porte-conteneurs géants et des transports par camions dérégulés font des concurrents, nos concurrents.
Dans mon baluchon-foutoir de sourd et aveugle volontaire aux horreurs de ce temps, se terrent Femme et Enfants, Amis, camarades, famille, fraternité, ouvrière ou non, le bonheur d'une humanité singulière. Et la conscience utile d'une jungle aux lianes épaisses, le "terrain de jeu" de nos vies.
Merci pour tout.
samedi 30 janvier 2016
ADRESSE A LA GAUCHE AVANT SON SUICIDE
Il n'y a jamais eu une gauche mais plusieurs, rappelait Régis Debray dans "Le Monde" ces derniers jours.
Spécificité du moment : les gauches vont, chacune, vers le suicide, y entraînant "la" gauche collectivement, et l'idée-même de combat contre l'inégalité. La prochaine échéance déterminante, l'élection présidentielle, s'annonce pour la gauche comme un hyper-Waterloo.
La gauche officielle...
Les responsabilités ne sont pas égales. Le bloc de gauche au pouvoir est engoncé dans la haine de soi, refoule idées et identité de gauche pour, officiellement, coller à la réalité d'un capitalisme en convulsion depuis 40 ans et, toujours officiellement, en dégager des marges de manœuvre sociales. A ce jeu pervers du "ruissellement" économique il a perdu sens et valeur; son salut est dans un no man's land idéologique à dominante centriste, comme pour valider à tout prix le fameux mot de Lionel Jospin : "Le centre, c'est comme le cap Horn : quand on y est, on y disparaît".
... Et l'autre
Il y aurait une autre gauche. Score électoral optimal, obtenu en 2012 sur la candidature de Mélenchon : 11%. Plus de 3 millions de voix, important mais insuffisant pour arriver à inquiéter la gauche officielle, et si totalement et absurdement dispersées que le produit le plus sûr de ces 11 millions de voix, trois ans après, est un soufflet effondré.
Tout le monde au sein de cette autre gauche nomme les maux qui la clouent au sol, sans trop chercher tant ils sont évidents : disqualification du collectif entraînant partis et syndicats (or l'autre gauche est encore un enfilement de boutiques), divergences quant à la stratégie face à la gauche de gouvernement - et quant à la stratégie, tout court, dossier le plus touffu évidemment.
L'autre gauche est à la fois consciente de sa dépendance totale vis-à-vis de la présidentielle pour percer dans son propre électorat, et militante pour une 6ème république condamnant la personnalisation du pouvoir - dont l'élection présidentielle est une illustration puissante. Fait-elle, pour sortir de la contradiction par le haut, le seul choix rationnel (qui serait en même temps un coup de poker, ne nous le cachons pas), jouer à fond le jeu de l'élection présidentielle pour, après instauration d'un vrai rapport de force électoral, basculer dans la 6ème république ?
Non.
L'autre gauche prépare la présidentielle avec l'esprit, contraire, de la 6ème république. Toutes ses boutiques ouvrent (du PCF aux trotskystes en passant par EELV) sans qu'aucun client n'y pénètre plus, aucune ne s'accorde sur la gestion commune de leur fonds de commerce par un représentant unique.
L'autre gauche veut bien de l'élection présidentielle mais en refuse la logique, désignation d'un(e) candidat(e), constitution rapide de groupes de travail en vue de l'élaboration d'un programme, etc...
De sorte qu'à un an de l'échéance elle se suicide, imitant dans l'opposition, et par d'autres moyens, la gauche officielle qui fait de même au pouvoir.
D'autant plus stupide et ridicule que les vents ne lui sont pas tous défavorables, loin de là :
. L'Expérience grecque démontre la vanité de toute tentative d'accommodement "intelligent" d'un gouvernement de gauche avec des puissances financières qui, sous prétexte d'apurement économique, cherchent à mettre durablement son pays à genoux. Personne ne peut nier le courage et le punch de Tsipras pour jouer le jeu de ses créanciers et éviter une sortie de la Grèce de la zone Euro, Tsipras ne peut pas nier qu'il a perdu son pari.
Au-delà du cas grec la leçon est à tirer : le jeu social-démocrate de composition avec le capital, dans l'espoir de tirer des gains sociaux des richesses produites, ce jeu-là, partout, échoue dès les premières contractions de l'économie.
C'est à ce jeu-là que joue encore la gauche officielle en France, avec pour tout bilan des centaines de milliards d'euros publics engloutis en aides aux entreprises pour, officiellement, faire repartir l'emploi, et, en trois ans, 668 000 chômeurs supplémentaires.
Il y a là une leçon structurelle à tirer, que l'autre gauche aurait tort de ne pas exploiter.
. L'autre gauche a un chef naturel. Elle le sait sans vouloir se l'avouer, il le sait et se l'avoue sans doute ni complexe. De là un hiatus mortel.
Extraordinaire, comme les dizaines de milliers d'adhérents qui ont quitté le PS depuis 3 ans se sont bien gardés d'adhérer à un autre Parti, ou comme les économistes, intellectuel(le)s, élu(e)s en délicatesse avec le même PS disparaissent des radars politiques, ou, comme tel économiste, choisissent de fonder une n-ième chapelle de gauche (La nouvelle gauche socialiste, en l'occurrence) plutôt que d'en intégrer une existante.
Cela porte un nom : la stratégie d'évitement.
Ou la dérobade, comme on voudra.
Dans les deux cas, une mort de gauche est en gestation.
L'autre gauche doit se dépasser !
Le dépassement, c'est croire en plus grand que soi. L'autre gauche se le doit, plutôt que de mourir.
C'est, pêle-mêle, pour le leader naturel de ce qui fut le Front de Gauche, continuer de croire à sa valeur politique et intellectuelle, incontestable, et pour celà faire un travail d'académicien, visiter, parler et convaincre, partout, directement et sans bruit. Il sait quelles réticences précises il affronte, soupçon de jeu personnel, de caractère auto-centré et bouillonnant (pour ne pas dire incontrôlable). Il a toute la ressource pour vaincre l'obstacle, il en connaît l'enjeu capital. Une image est à abattre, une personnalité doit encore émerger et il y a urgence.
C'est, pour la galaxie de l'autre gauche, en finir avec les comportements boutiquiers, postures opportunistes, et phobies, d'un autre âge, de l'homme providentiel faux nez d'un nouveau général Boulanger. C'est, pour tel Parti, remiser son complexe de supériorité, brandissant l'étendard européen d'un côté (européens, nous le sommes tous) et vouant tout autre parti à n'être que le monde ancien; pour tel autre, d'en finir avec un complexe d'exclusivité hérité de ses années fastes et qui, avec constance, se fait facteur bloquant de toute évolution institutionnelle de la gauche; pour tous, accepter qu'émerge enfin ce qu'aurait dû être le Front de Gauche, nouvel animal politique regroupant une gauche tout à la fois régénérée, élargie, attachée aux valeurs issues des Jours Heureux de 1944 et au salut de la planète par un écologisme retrempé.
C'est pour nous tous un effort pour dépasser certaines catégories de pensée; il nous faut cultiver la critique, la contradiction, la pensée plurielle, plutôt que de laisser les systèmes médiatiques se faire les porte-voix de leurs caricatures. Il n'y a pas de contradiction entre le militantisme laïc et l'étude attentive (et rigoureuse) des évolutions du Pape François, ni entre la dénonciation de l'exclusion de la Russie du jeu moyen-oriental et l'examen tout aussi attentif et rigoureux des stratégies de l'armée russe sur le théâtre des opérations. La même dénonciation d'une marginalisation recherchée de la Russie ne doit pas éviter les examens de la situation politique russe. L'examen pointilleux des actes et propos d'un Michel Onfray, son écoute l'été sur France Culture, désarment tout soupçon de "droitisme" chez lui.
Et mille autres cas pourraient être cités, où l'impératif de rester nous-mêmes doit s'accompagner, dialectiquement, d'une puissante et libre culture de l'examen des idées, toutes les idées.
* * * * * *
Ce petit monde s'embrase, et nous ne nous armons pas pour combattre l'incendie.
La gauche politique et syndicale, française et européenne, est un grain de poussière. Emportée, laminée par la vague néo-libérale, vidée de ses adhérent(e)s et de ses électeurs et électrices, elle continue pourtant de cultiver des oppositions de points virgules, hors d'âge et de propos.
Jaruzelski, en 1981, disait à ses concitoyens qui voyaient les chars russes envahir leurs rues : "La Pologne vivra tant que nous vivrons". Pas si creux que cela, quand on y regarde à deux fois : nous sommes à deux doigts, ici et maintenant, de nous éteindre, en tant que contributeurs(trices) à un nouveau monde. Qui, du coup, est à deux doigts de ne jamais émerger.
http://melenchon.fr/2016/01/24/discours-de-conclusion-du-sommet-pour-un-plan-b-en-europe/
Spécificité du moment : les gauches vont, chacune, vers le suicide, y entraînant "la" gauche collectivement, et l'idée-même de combat contre l'inégalité. La prochaine échéance déterminante, l'élection présidentielle, s'annonce pour la gauche comme un hyper-Waterloo.
La gauche officielle...
Les responsabilités ne sont pas égales. Le bloc de gauche au pouvoir est engoncé dans la haine de soi, refoule idées et identité de gauche pour, officiellement, coller à la réalité d'un capitalisme en convulsion depuis 40 ans et, toujours officiellement, en dégager des marges de manœuvre sociales. A ce jeu pervers du "ruissellement" économique il a perdu sens et valeur; son salut est dans un no man's land idéologique à dominante centriste, comme pour valider à tout prix le fameux mot de Lionel Jospin : "Le centre, c'est comme le cap Horn : quand on y est, on y disparaît".
... Et l'autre
Il y aurait une autre gauche. Score électoral optimal, obtenu en 2012 sur la candidature de Mélenchon : 11%. Plus de 3 millions de voix, important mais insuffisant pour arriver à inquiéter la gauche officielle, et si totalement et absurdement dispersées que le produit le plus sûr de ces 11 millions de voix, trois ans après, est un soufflet effondré.
Tout le monde au sein de cette autre gauche nomme les maux qui la clouent au sol, sans trop chercher tant ils sont évidents : disqualification du collectif entraînant partis et syndicats (or l'autre gauche est encore un enfilement de boutiques), divergences quant à la stratégie face à la gauche de gouvernement - et quant à la stratégie, tout court, dossier le plus touffu évidemment.
L'autre gauche est à la fois consciente de sa dépendance totale vis-à-vis de la présidentielle pour percer dans son propre électorat, et militante pour une 6ème république condamnant la personnalisation du pouvoir - dont l'élection présidentielle est une illustration puissante. Fait-elle, pour sortir de la contradiction par le haut, le seul choix rationnel (qui serait en même temps un coup de poker, ne nous le cachons pas), jouer à fond le jeu de l'élection présidentielle pour, après instauration d'un vrai rapport de force électoral, basculer dans la 6ème république ?
Non.
L'autre gauche prépare la présidentielle avec l'esprit, contraire, de la 6ème république. Toutes ses boutiques ouvrent (du PCF aux trotskystes en passant par EELV) sans qu'aucun client n'y pénètre plus, aucune ne s'accorde sur la gestion commune de leur fonds de commerce par un représentant unique.
L'autre gauche veut bien de l'élection présidentielle mais en refuse la logique, désignation d'un(e) candidat(e), constitution rapide de groupes de travail en vue de l'élaboration d'un programme, etc...
De sorte qu'à un an de l'échéance elle se suicide, imitant dans l'opposition, et par d'autres moyens, la gauche officielle qui fait de même au pouvoir.
D'autant plus stupide et ridicule que les vents ne lui sont pas tous défavorables, loin de là :
. L'Expérience grecque démontre la vanité de toute tentative d'accommodement "intelligent" d'un gouvernement de gauche avec des puissances financières qui, sous prétexte d'apurement économique, cherchent à mettre durablement son pays à genoux. Personne ne peut nier le courage et le punch de Tsipras pour jouer le jeu de ses créanciers et éviter une sortie de la Grèce de la zone Euro, Tsipras ne peut pas nier qu'il a perdu son pari.
Au-delà du cas grec la leçon est à tirer : le jeu social-démocrate de composition avec le capital, dans l'espoir de tirer des gains sociaux des richesses produites, ce jeu-là, partout, échoue dès les premières contractions de l'économie.
C'est à ce jeu-là que joue encore la gauche officielle en France, avec pour tout bilan des centaines de milliards d'euros publics engloutis en aides aux entreprises pour, officiellement, faire repartir l'emploi, et, en trois ans, 668 000 chômeurs supplémentaires.
Il y a là une leçon structurelle à tirer, que l'autre gauche aurait tort de ne pas exploiter.
. L'autre gauche a un chef naturel. Elle le sait sans vouloir se l'avouer, il le sait et se l'avoue sans doute ni complexe. De là un hiatus mortel.
Extraordinaire, comme les dizaines de milliers d'adhérents qui ont quitté le PS depuis 3 ans se sont bien gardés d'adhérer à un autre Parti, ou comme les économistes, intellectuel(le)s, élu(e)s en délicatesse avec le même PS disparaissent des radars politiques, ou, comme tel économiste, choisissent de fonder une n-ième chapelle de gauche (La nouvelle gauche socialiste, en l'occurrence) plutôt que d'en intégrer une existante.
Cela porte un nom : la stratégie d'évitement.
Ou la dérobade, comme on voudra.
Dans les deux cas, une mort de gauche est en gestation.
L'autre gauche doit se dépasser !
Le dépassement, c'est croire en plus grand que soi. L'autre gauche se le doit, plutôt que de mourir.
C'est, pêle-mêle, pour le leader naturel de ce qui fut le Front de Gauche, continuer de croire à sa valeur politique et intellectuelle, incontestable, et pour celà faire un travail d'académicien, visiter, parler et convaincre, partout, directement et sans bruit. Il sait quelles réticences précises il affronte, soupçon de jeu personnel, de caractère auto-centré et bouillonnant (pour ne pas dire incontrôlable). Il a toute la ressource pour vaincre l'obstacle, il en connaît l'enjeu capital. Une image est à abattre, une personnalité doit encore émerger et il y a urgence.
C'est, pour la galaxie de l'autre gauche, en finir avec les comportements boutiquiers, postures opportunistes, et phobies, d'un autre âge, de l'homme providentiel faux nez d'un nouveau général Boulanger. C'est, pour tel Parti, remiser son complexe de supériorité, brandissant l'étendard européen d'un côté (européens, nous le sommes tous) et vouant tout autre parti à n'être que le monde ancien; pour tel autre, d'en finir avec un complexe d'exclusivité hérité de ses années fastes et qui, avec constance, se fait facteur bloquant de toute évolution institutionnelle de la gauche; pour tous, accepter qu'émerge enfin ce qu'aurait dû être le Front de Gauche, nouvel animal politique regroupant une gauche tout à la fois régénérée, élargie, attachée aux valeurs issues des Jours Heureux de 1944 et au salut de la planète par un écologisme retrempé.
C'est pour nous tous un effort pour dépasser certaines catégories de pensée; il nous faut cultiver la critique, la contradiction, la pensée plurielle, plutôt que de laisser les systèmes médiatiques se faire les porte-voix de leurs caricatures. Il n'y a pas de contradiction entre le militantisme laïc et l'étude attentive (et rigoureuse) des évolutions du Pape François, ni entre la dénonciation de l'exclusion de la Russie du jeu moyen-oriental et l'examen tout aussi attentif et rigoureux des stratégies de l'armée russe sur le théâtre des opérations. La même dénonciation d'une marginalisation recherchée de la Russie ne doit pas éviter les examens de la situation politique russe. L'examen pointilleux des actes et propos d'un Michel Onfray, son écoute l'été sur France Culture, désarment tout soupçon de "droitisme" chez lui.
Et mille autres cas pourraient être cités, où l'impératif de rester nous-mêmes doit s'accompagner, dialectiquement, d'une puissante et libre culture de l'examen des idées, toutes les idées.
* * * * * *
Ce petit monde s'embrase, et nous ne nous armons pas pour combattre l'incendie.
La gauche politique et syndicale, française et européenne, est un grain de poussière. Emportée, laminée par la vague néo-libérale, vidée de ses adhérent(e)s et de ses électeurs et électrices, elle continue pourtant de cultiver des oppositions de points virgules, hors d'âge et de propos.
Jaruzelski, en 1981, disait à ses concitoyens qui voyaient les chars russes envahir leurs rues : "La Pologne vivra tant que nous vivrons". Pas si creux que cela, quand on y regarde à deux fois : nous sommes à deux doigts, ici et maintenant, de nous éteindre, en tant que contributeurs(trices) à un nouveau monde. Qui, du coup, est à deux doigts de ne jamais émerger.
http://melenchon.fr/2016/01/24/discours-de-conclusion-du-sommet-pour-un-plan-b-en-europe/
dimanche 25 janvier 2015
LA FIN DES GAUCHES DIVINES - LE FANTASME DU GRAND SOIR, LE REEL SYRIZA.
A cette heure de dimanche le résultat des élections grecques n'est pas connu; Syriza est donné gagnant.
Trois effets d'avant-victoire, et quelques raisons... de garder raison et tête froide, avant la victoire de Syriza :
. La drôlatique Marine est toute à son rêve stupide de construire un nouveau parti d'encadrement social, copie nationaliste de l'ancien PCF; écartelée entre ses deux ailes traditionnaliste et nationale-républicaine, elle donne des gages à la seconde (au risque qu'on la retrouve, en compagnie de Philippot, sous les roues d'une voiture, ou sur le capot après une chute de toît d'immeuble)- l'essentiel de son soutien à Syriza ne s'explique que par là. Le reste est le fruit d'un calcul baroque, post-maoïste, de "soutenir ce que l'ennemi (l'union européenne) combat et de combattre ce que l'ennemi soutient".
. Les drolatiques gardiens de la pensée unique s'arrachent les racines capillaires. "Syriza ne pourra pas gouverner seul". "Syriza a mis de l'eau dans son vin". "Syriza mettra de l'eau dans son vin". "Syriza va au-devant de grosses difficultés". Syriza n'aurait jamais acquis sa posture de relève sans l'imbécillité des tartarins français (Le Boucher, Reynié, Bourlanges, Minc, Baverez, Reynaud...) ou européens, champions du TINA libéral, du châtiment des peuples par la dette (puisque par les salaires c'est bien trop lent pour rassurer les marchés), prophètes de l'européisme néo-libéral.
. On n'échappe hélas pas à un discours drôlatique du bien-Syriza vainqueur de tout ce qui va mal avant-même d'avoir été élu.
La suite de la victoire de Syriza, si elle est confirmée, ne sera pas un conte de fées à la 1981 : la bourgeoisie et les néo-nazis grecs vont mettre les bouchées doubles pour lui empoisonner l'existence, l'union européenne ne sera pas en reste, sans parler du FMI et des gouvernements libéraux ou sociaux-libéraux européens. Le nouveau gouvernement grec lui-même aura le droit imprescriptible à l'erreur, à la bétise même, tant seront tendus les flux économique, social et politique, rare le temps des décisions posées et réfléchies, immense la pression générale (dont celle d'un corps social mis à genoux par les politiques conservateurs-libéraux et dans l'attente impatiente d'une rupture de gauche façon "tout - tout de suite"). Le temps n'est plus aux illusions mais au travail.
Et donc, vive la victoire de Syriza, en premier lieu parce qu'elle ferme son damné caquet à la doxa néo-libérale relayée par tant de cette "gauche" désincarnée jusqu'à l'os, et parce qu'elle va empêcher Merkel et la CDU de dormir pendant quelques longues nuits. Ensuite, tout ne sera (ne devrait être dans un monde idéal) qu'attention et culture d'un esprit conciliant la critique, la vigilance et la bienveillance. Sans qu'aucune des trois n'ait à concéder aux deux autres.
Un travail énorme commence qui se déclinera dans le temps long. On n'aidera jamais mieux Syriza qu'en lui garantissant le temps d'une action à dimension historique, et à cette condition seule, tous les autre partisans européens d'une redéfinition des pouvoirs dans l'union au détriment des austérités, du néo-libéralisme et de son allié productiviste pourront s'inspirer d'un souhaitable et désirable exemple Syriza.
Trois effets d'avant-victoire, et quelques raisons... de garder raison et tête froide, avant la victoire de Syriza :
. La drôlatique Marine est toute à son rêve stupide de construire un nouveau parti d'encadrement social, copie nationaliste de l'ancien PCF; écartelée entre ses deux ailes traditionnaliste et nationale-républicaine, elle donne des gages à la seconde (au risque qu'on la retrouve, en compagnie de Philippot, sous les roues d'une voiture, ou sur le capot après une chute de toît d'immeuble)- l'essentiel de son soutien à Syriza ne s'explique que par là. Le reste est le fruit d'un calcul baroque, post-maoïste, de "soutenir ce que l'ennemi (l'union européenne) combat et de combattre ce que l'ennemi soutient".
. Les drolatiques gardiens de la pensée unique s'arrachent les racines capillaires. "Syriza ne pourra pas gouverner seul". "Syriza a mis de l'eau dans son vin". "Syriza mettra de l'eau dans son vin". "Syriza va au-devant de grosses difficultés". Syriza n'aurait jamais acquis sa posture de relève sans l'imbécillité des tartarins français (Le Boucher, Reynié, Bourlanges, Minc, Baverez, Reynaud...) ou européens, champions du TINA libéral, du châtiment des peuples par la dette (puisque par les salaires c'est bien trop lent pour rassurer les marchés), prophètes de l'européisme néo-libéral.
. On n'échappe hélas pas à un discours drôlatique du bien-Syriza vainqueur de tout ce qui va mal avant-même d'avoir été élu.
La suite de la victoire de Syriza, si elle est confirmée, ne sera pas un conte de fées à la 1981 : la bourgeoisie et les néo-nazis grecs vont mettre les bouchées doubles pour lui empoisonner l'existence, l'union européenne ne sera pas en reste, sans parler du FMI et des gouvernements libéraux ou sociaux-libéraux européens. Le nouveau gouvernement grec lui-même aura le droit imprescriptible à l'erreur, à la bétise même, tant seront tendus les flux économique, social et politique, rare le temps des décisions posées et réfléchies, immense la pression générale (dont celle d'un corps social mis à genoux par les politiques conservateurs-libéraux et dans l'attente impatiente d'une rupture de gauche façon "tout - tout de suite"). Le temps n'est plus aux illusions mais au travail.
Et donc, vive la victoire de Syriza, en premier lieu parce qu'elle ferme son damné caquet à la doxa néo-libérale relayée par tant de cette "gauche" désincarnée jusqu'à l'os, et parce qu'elle va empêcher Merkel et la CDU de dormir pendant quelques longues nuits. Ensuite, tout ne sera (ne devrait être dans un monde idéal) qu'attention et culture d'un esprit conciliant la critique, la vigilance et la bienveillance. Sans qu'aucune des trois n'ait à concéder aux deux autres.
Un travail énorme commence qui se déclinera dans le temps long. On n'aidera jamais mieux Syriza qu'en lui garantissant le temps d'une action à dimension historique, et à cette condition seule, tous les autre partisans européens d'une redéfinition des pouvoirs dans l'union au détriment des austérités, du néo-libéralisme et de son allié productiviste pourront s'inspirer d'un souhaitable et désirable exemple Syriza.
Inscription à :
Articles (Atom)
Membres
Archives du blog
Qui êtes-vous ?
- Kujawski
- Quelqu'un qu'on sait être qui il est sans se douter qu'il est plus proche de celui qu'il n'a jamais été.





