samedi 20 mars 2010

LES LECONS D'UN SCRUTIN

PREAMBULE

Après six mois qui contribuèrent davantage à mon usure que trente ans de lavages de voitures ne l'auraient fait, j'ai voulu retracer les dernières heures de la séquence électorale du 14 mars, afin d'en livrer vision et conclusions personnelles.
Comment conclure sur quelque note que ce soit, espoir ou dépit, quand la donne reste entièrement ouverte faute d'être partiellement fermée, que faut-il penser d'évolutions absolues des uns qui contrecarrent, sans nécessairement les compromettre, les progressions relatives des autres?
C'est à ces questions que ce récit prétend répondre avec une objectivité incontestable.
A chacun(e) d'apprécier selon son tempérament et sa sensibilité.
Pour ma part, les choses sont claires : plus que jamais, je resterai fidèle à mes anchoix fondamentaux.

DIMANCHE 14 MARS
SEVRAN
PREAU CRETIER
19H45.

Le préau Crétier grouille de centaines de partisans des listes en présence, gonflés d'esprit démocratique, soucieux d'un remplissage méthodique des sous-sols de la Cité des sports à l'aide de quelques partenaires politiques pré-sélectionnés dès la fin du premier tour. Une atmosphère fébrile accompagne l'apparition, sur écrans géants, des résultats obtenus par chaque liste dans tous les bureaux.

De plusieurs cars stationnant non loin de la Mairie, descendent des centaines de supporteurs joyeux d'une des listes majoritaires; tout droit sortis d'un tournoi de base ball et encore munis de leur matériel sportif, ils sont heureux de contribuer de toutes leurs forces à la concrétisation du grand espoir démocratique qui accompagne la liste "Union de ceux à qui on ne la fait plus".

UNE TENSION PALPABLE

Pénétrant gaiement dans le préau Crétier, ils aperçoivent, tapis dans un angle mort du préau suintant d'humidité, visages glâbres, regards vengeurs et fielleux d'adversaires acharnés du progrès, la totalité des trois partisans de la liste "Union de ceux à qui on ne la fait pas"; dans l'attente résignée de leur inéluctable déroute, ceux-ci se trahissent par leurs allures conspirationnistes, ils laissent transparaître leurs idées visqueuses, d'un autre siècle, condamnées par la marche universelle vers le bonheur.
Joyeusement, les joueurs de base-ball font résonner leurs battes sur des murs du Préau, acclamés par une foule en liesse, non loin des trois partisans de la liste "Union de ceux à qui on ne la fait pas"; cinq d'entre eux pris de culpabilité bien compréhensible envisagent de quitter la salle.
La tension est à son comble.

LE MAIRE DE SEVRAN ARRIVE AU QG ELECTORAL

M. Jean-Pierre Goupillon fait son entrée dans le préau, suivi par le premier magistrat de la Ville, M. Stéphane Grattechignon. Acclamé par plus de cinq-cent mille partisans, ce dernier déclare d'emblée être "sûr de la victoire de sa liste" (Silence-teuheu-silence) et que celle-ci "ouvre (hummm - toux) la voie à une société plus juste, plus humaine et plus fraternelle, tchu vois..." (toux).
Ceci, sous le regard interdit de Mme Danielle Berné.

Les premiers résultats d'un bureau de 50 inscrits annoncent l'écrasant succès du Front de Fauche, qui y avait dépêché quarante assesseurs spécialisés (inscrits : 50. Abstention : 0. Front de Fauche : 97 suffrages validés). M. Michel Dosrond apparaît alors à la tribune et déclare que "Chaque suffrage pour le Front de Fauche sera autant moins de suffrages pour nos adversaires, ce qui prouve que des initiatives actives quantitatives significatives de Camarades allant dans le sens d'actions importantes pouvant ouvrir la voie à des réponses concrètes aux besoins humains populaires du peuple des Hommes et des Femmes rassemblés auront pour effet que la liste Continent-Hémorragie peut aller se faire niquer sa Mère".
Le Maire de Sevran s'adresse alors à un de ses proches, M. Emmanuel Kujavachi : "Eh, oh, çui-là, on l'a pas mourru ?!", à quoi M. Kujavachi répond que "une probabilité relative tirée d'un ratio tempéré des données statistiques en vigueur au niveau des tendances moyennisées des grands équilibres généraux ne permettait pas d'établir en l'état la pertinence de cette information".

L'IRRUPTION DU PREMIER ADJOINT

A l'annonce des résultats d'un nouveau bureau, confirmant l'immense avance de deux voix du Front de Fauche, MM. Branché, premier adjoint, et Jean-François Brouillon, adjoint, font irruption dans le préau. L'accueil enthousiaste de deux supporteurs présents par hasard, pour lesquels trois cars à doubles niveaux avaient été réquisitionnés depuis cinq départements limitrophes, est vite couvert par l'entrée triomphale du leader sevranais du Parti de Fauche, acclamé par dix-mille personnes massées dans la partie ouest du préau Crétier.
A M. Michel Dosrond, qui affirme l'engagement du Parti Cornettiste Français pour une société "plus juste, plus humaine, plus fraternelle", M. Branché répond qu'en opposition au "vieux" modèle proposé par M. Dosrond, Continent-Hémorragie propose de son côté une société "plus juste, plus humaine et plus fraternelle".. M.Gilles Kujavachi, chef du plus grand Parti de Sevran, ami de ceux qui souffrent, ennemi de ceux qui vont bien, approuve "des orientations globales qui, contrairement aux insipidités développées par les autres Partis, iraient dans le sens d'une société plus fraternelle, plus humaine, plus juste". .

L'ECHEANCE

A 23h, les milliers de supporteurs du Front de Fauche et les deux supporteurs pâles, porteurs des plus réactionnaires régressions sociales que les classes sans thunes aient jamais subies, attendent impatiemment la proclamation des résultats.
M. Grattechignon monte à la tribune. Grave, il déclare "Ouais, cette campagne a été dure, c'est dur, tout est dur et tout ce qui est à venir est (teheu) dur", Constatant à regret "L'immense succès du Parti de Fauche", et le score de L'Union pour un Piment Moléculaire, il demande le silence à la horde de ses deux partisans et annonce pour l'été 2006 (financement sur l'excédent budgétaire en impasse équilibrée de 2007) la construction d'un métro intra-urbain à vapeur non-fossile froide peu polluante reliant le 1O et le 26 avenue Hoche. Le leader du Parti de Fauche, M. Gilles Kujavachi, annonce un accord sur le métro, prévu dans la prochaine nuit entre les deux Partis, vers 3H30 du matin, peu avant l'apéro, sur la base d'un conducteur sur deux appartenant de façon authentifiée au camp républicain qui observera un arrêt à la station "Maurice Berteaux".

Puis, toujours grave et retenu, le Maire passe aux aveux.
"Inscrits : 20 000
Votants : 22 000
Front de Fauche : 22 500
Continent-Hémorragie : 2.
Le Maire poursuit : Le camp majoritaire travaillera avec la majorité des minoritaires, si ceux-ci minorent leur potentiel majoritaire, et à charge pour eux de payer un coup aux majos"

M. Jean-François Berné engage un aparté avec M. Michel Bouilloire et M. Hysteriat, au terme duquel ce dernier se sépare gaiement mais à grand peine du noeud coulant que M. Berné lui a fixé autour du cou en extrayant une potence portative du coffre de son véhicule.
M. Broque, adjoint à la sécurité, la tranquillité et la dialectique, convient avec M. Poutrelle, autre adjoint, de l'urgence d'agir sans attendre pour des actions rapides et sans délai. Ce dernier convient de l'attente forte pour des actions agissantes en vue d'agir concrètement pour développer les concrétisations d'actions.

A 23h46, le Maire de Sevran prononce la fin du scrutin.

POSTAMBULE
(non, il ne s'agit pas d'une mégalopole turque)

La soirée du 14 mars s'est bien passée comme ça, plusieurs témoins le confirmeront.
A présent, prudence, petits pas et gros risque, pointe l'envie de sérieux. Aller dans une réalité politique qui m'a explosé à la figure, essayer d'exprimer une vue sur le fond, risquer un constat, une fois encore pessimiste, sur un scénario politique.

Pour quelques-une d'entre nous, qui avions suivi avec passion ses batailles pour sa Ville, son travail acharné, son refus inébranlable de toute fatalité face à l'inégalité structurelle qui frappe Sevran (tout celà relevant à mon sens d'un fort contenu républicain), la migration / mutation de Stéphane a créé une acrobatique obligation de choix. Les termes des messages de novembre 2009 étaient clairs : on veut continuer et gagner politiquement, ce ne peut être qu'avec Europe Ecologie.

Mille fois respectable et légitime, cette migration, mais pour qui continuait mordicus à vouloir soutenir la belle action menée depuis 2001 sans vouloir suivre son artisan principal dans Europe Ecologie, l'impasse était - et reste aujourd'hui - à peu près totale.
D'où ce qu'on appelera modérément de l'écartèlement et du tiraillement.

Aujourd'hui que le grand bazar démocratique - ou campagne électorale - est terminé, place à un court commentaire. Tentative de dépasser le scénario en place, de jeter un regard qui se veut distancé sur un objet politique au centre d'un gros débat, les rapports entre le pôle Europe Ecologie et l'"autre gauche", en général et au prisme de Sevran. Sans autre ambition que de créer une mousse de réflexion autant que possible contradictoire, et compenser le désert intellectuel, l'impensé radical, à mon avis inacceptables, qui ont accompagné cette dernière période.

Le constat, c'est celui d'un évitement mutuel et militant. On se fréquente, serrements de mains, réunions de travail où les arrière-pensées sont Reines. Faut faire avec, en ne pensant pas moins que les uns ont voué les autres à une mort (politique) rapide, les autres classant les premiers du côté adverse de la barricade. Ambiance. Inconscience d'un fait banal mais bien là : il y a certes des contradictions mais aussi des idées communes, et, plus encore, il y a des millions de gens dans la mouise que ces postures d'ignorance mutuelle desservent et agacent.

Qu'entend-on d'un côté? Urgence écologique et sociale, impératif d'en finir avec les verticalités politiques - pour ne pas dire avec une gauche supposée lente et sclérosée, dans laquelle la répétition, à satiété, de doctrines figées sous le contrôle d'appareils bureaucratiques tient lieu de plans d'actions - le tout, au prix de la désertion des lieux de mouvement de la société et d'une cassure durable entre société et politiques.

Argumentation recevable dans l'absolu, si tant est qu'elle soit fidèlement traduite ici.
J'ajoute - en prenant des risques, mais c'est toute la jouissance d'être minoritaire - que toute organisation qui s'exonère d'auto-critique et de remise en question entâche durablement sa crédibilité, un jour ou l'autre.

Ces discours ont un appendice qui fait tout le problème : l'invitation à s'ouvrir à l'avenir, l'injonction à arrêter de regarder le passé, renoncer au rétroviseur, etc..., qui reviennent de façon répétitive, pourquoi pas, et s'accompagnent d'un énorme silence sur l'"avant". De la construction européenne, on n'entend plus parler. Du TCE, et de son avatar de Lisbonne, des procédures parlementaires d'adoption, plus rien. Si récentes qu'elles soient, la chasse aux racines est ouverte.
Et la gène de s'installer, et le tiraillement de prendre le relais.

Le problème n'est ni de contester la lourdeur d'appareils vidés de sens et de culture, mobilisés par leur seul instinct de survie, ni de refaire l'Histoire récente de l'Europe; la voie libérale et post-nationale tracée par les traités est aujourd'hui, mille fois hélas, une réalité. De là à la passer sous silence, il y a un pas infranchissable : l'occultation vaut oubli et accord par défaut. N'exonérons pas la construction européenne des critiques que nous avions portées en 2005 et qui restent pertinentes, quel que soit le chemin parcouru depuis; ce qui est en jeu, c'est une capacité critique, un regard sur l'Histoire récente que seule la mémoire autorise. Face à un tel enjeu, la charge contre "le rétroviseur", contre une prétendue tentation de refaire l'Histoire pour ne pas voir l'avenir en face ressemble à s'y méprendre à de la censure politique et intellectuelle (on n'ose dire "un déni démocratique").
Si, en un même paquet, l'accord pour l'urgence écologique valide la construction européenne et les traités européens, alors qu'ils sont encore sous le feu de la critique puisque le traité de Lisbonne entre en application cette année, la maldonne est totale.
Les passéistes maladifs ne pourront s'empêcher de penser à Giscard d'Estaing, qui tenait le discours manichéen du passé dressé contre l'avenir, et raillait Mitterrand et son "obsession de revenir à la Révolution française".

Quel obstacle subsiste à une association de la dynamique écologiste et sociale et d'un débat critique sur la construction européenne?
Ne peut-on éviter cette sensation malaisée qu'une adhésion à l'écologie passe par une amnésie sur un domaine aussi important, et tous les soupçons qui ne peuvent qu'aller avec ?


Qu'entend-on de l'autre côté ? L'argument des "amoureux des petits oiseaux", un autre argument d'une urgence sociale balayant toute autre urgence, y compris écologique, perdent du terrain... mais demeure un soupçon, latent, d'une écologie cheval de Troie du libéralisme.

Recevable, quand on se réfère aux vieilles sources de l'écologie, souvent romantiques et "de droite", et aux discours récents, libéraux-libertaires, souvent purement libéraux et européolâtres, des ténors Verts.
Irrecevable en revanche est l'aveuglement devant des catastrophes naturelles prévisibles à court et moyen terme, et de tirer prétexte de ce que l'écurie écologiste serait mal fréquentée pour réfuter l'évidence des périls, et remettre à toujours plus tard des décisions de nature à les éviter. Irrecevable et politiquement à courte vue.
L'aggiornamento sur l'écologie est utile : une écologie sociale, sans doute la plus importante, se décline humainement depuis les premiers jours du socialisme via la solidarité qui en est le socle (façon de dire qu'une écologie sans solidarité collective, donc avec Etat minimum, est une duperie). Autant le savoir, elle fait partie du patrimoine génétique de la gauche.
En ce sens, la revendication d'une société équilibrée, le refus de nos vies englouties dans des visées de business, d'accumulation et d'accélération, sont des fondements communs de l'écologie et du socialisme contemporains.

Il est question plus haut d'"écuries mal fréquentées". Le héraut de l'écologie d'aujourd'hui est probablement celui qui a le plus fait pour en éloigner bon nombre de soutiens potentiels, à commencer par ceux de l'"autre gauche". Je suis de ceux qui ne peuvent l'entendre sans me rappeler les appels aux privatisations et les démonisations appuyées des opposant(e)s au TCE.

Dans le même temps, grand souvenir des grimaces et contorsions qui prenaient les assemblées du Mouvement des Citoyens lorsque j'émettais, posément, un doute sur la sécurité de l'enfouissement des déchets nucléaires ou un souhait de l'abandon du tout-automobile.

Qu'en conclure? Qu'un socialisme écologique est possible et souhaitable, que la recherche de croissance par des productions durables non-délocalisables est un pas important, qu'elle n'épuise pas, très loin s'en faut, la question des rapports de classe dans l'économie et la société et surtout la question - laissée dans une jachère dangereuse pour l'instant - de la transition entre l'ancienne économie et la future.

* * * * * *

Ainsi vont les commentaires courts.
Que les bouches s'ouvrent, car il y a du débat laissé en friche; la question sera toujours celle du bonheur individuel et collectif, la réponse aura toujours à voir avec le courage présent et la mémoire.
Que Marceau Pivert nous assène encore que tout est possible, contre un courant moderne qui subordonne, un peu maladivement, le possible à une victoire et en fait exclusivement l'issue d'une compétition.
Voilà peut-être un thème qui unira les clairvoyances et les bonnes volontés, sauf s'il est déjà trop tard : on se portera tous mieux le jour où la compétition aura disparu pour toujours des obsessions humaines.

dimanche 28 février 2010

Un mousse

Le mousse savait que la dure vie à bord serait sans certitude, sur lui, sa vie, son retour sur la terre ferme ou non et dans quel état. Revoir ou non ses parents, la belle enlacée et embrassée deux jours avant sur le quai... Il savait qu'il lui faudrait endurer telle autorité orageuse et bienveillante ici, là une vraie félonie tapie sous l'apparente désinvolture, il savait aussi qu'il vivrait tant qu'il croirait en lui, lui seul, et en ce quelque chose invisible qui le plaçait là, parmi ces autres qui ne lui devaient rien et tenaient dans leurs mains les clefs de sa vie ou de sa mort, son équipage, dont il voulait attendre la vie.

Il montait l'escalier qui menait au pont supérieur, résigné à exécuter cet ordre sot de le passer au balai métallique alors qu'une guerre acharnée opposait le bateau et la houle, que la vague hystérique se déversait sur le pont et pouvait bien le précipiter avec elle par-dessus le bastingage.
Il allait le passer, ce balai.
Il se rendait bien compte que la mer ne voulait pas de lui et n'en pensait rien.
Elle déchaînait les vagues, multipliait les creux béants au travers desquels le bateau effectuait un inégal parcours du combattant; ce pont malmené était peut-être sa dernière vision du monde.
Il vérifiait les dents du balai. Se souvenait du refrain de la balade irlandaise qu'elle et lui avaient écoutée la veille de son départ dans un café du port. Et sifflait.
Cette fois, ça suffisait. Il l'avait entendue, elle voulait sa peau, la mer, il allait la lui vendre au prix fort. Le mousse se tenait droit dans le chaos, les mains accrochées derrière lui aux rares rambardes qui longeaient l'habitacle, l'immensité face à lui et le visage agressé d'eau salée. Le mousse respira à fond, ses poumons repus d'air sauvage de l'océan. Son cri fut plus enragé que toutes les rages de l'Histoire humaine, la mer s'entendait dire les quatre vérités cinglantes d'un mousse qui n'avait que son balai métallique, un ordre à exécuter, sa belle à quitter si la mer le voulait.
D'un mousse qu'un chagrin de la belle, qu'un mal même infime de ses parents impressionneraient toujours plus que la vague rebelle et mortelle.

Son cri fut entendu de tous les vents et perça la vague en son flanc.
De ce jour, la mer et les autres éléments savaient que la vie et la mémoire du mousse seraient plus fortes qu'eux, à jamais.

dimanche 10 janvier 2010

DES ESPOIRS DE MARS




"Le marché nous porte
Le marché nous emporte"



Curieux, Marceau, l'hiver frappe chaque année, avec emmitouflements (ces burqas occidentales pour météos capricieuses), réveillons recroquevillés sur famille et amis, neiges, fééries, victuailles grasses, misère et mort. Et personne pour en exiger l'abrogation ! Pas même une attente de changement : l'hiver est roi du marketing. Il nous vend sa dureté, son âpreté, contre la féérie supposée du bonhomme de neige et les cadeaux du 24 décembre (la quête des cadeaux entre dans les stress les plus pompants de l'année), et tout le monde, hormis les victimes du froid, en paraît ravi...

En fait, on vit l'hiver dans l'attente du Printemps. Le pourquoi de notre mystérieux attachement à la vie tient dans ceci : l'instant appelle l'instant suivant. C'est aussi pitoyablement simple que ça, on attend du prochain qu'il confirme le meilleur du précédent, ou qu'il amène une rupture radicale; c'est dans les deux cas l'attente d'une séquence à venir, meilleure ou pire, attente à quoi la vie pourrait donc se résumer. La carotte appelant le bâton, s'enchaînent les séquences, ainsi vont nos assez misérables existences.

("Dites-donc, c'est de la philo de guinguette, vot'truc", me sussure Marceau Pivert, narquois).

D'accord pour trouver l'enjeu attrayant. La traversée des rigueurs hivernales s'achève avec la renaissance de mars; renaître, fendre les coquilles, ouvrir de nouveau une fenêtre sur un ciel annonceur de lumière et de jours en extension... Les croyants de lever les yeux au ciel : quelle meilleure preuve de l'existence de Dieu?

("On vous a appris la laïcité, dans votre Parti de gauche?" renchérit Pivert. Hé, Camarade, on t'a appris à la fermer, au PSOP?)

J'AI HATE QUE MARS ARRIVE !



J'ai hâte que mars arrive. Non pour l'issue de cette pitrerie électorale pesante, mortifère pour les idées de fond, les débats et les enjeux sociaux; bien au contraire, pour en savourer la fin, quelle qu'elle soit. Sans illusion toutefois : l'herbe aura poussé, la végétation se déploiera sous le soleil revenu, et les furibards des scrutins formeront des stratégies pour les futures autres élections. Baston forever.

Est-ce que le mot élection m'agace seulement parce que le résultat de cette régionale sera - sans gros doute - mauvais pour mon Chon-chon et sa Marie-Georgette? Ou bien, avec les joutes convulsives, débats et passions lorsqu'Emmanuel a suivi Gatignon dans l'aventure E.E., ai-je réalisé l'insigne vanité de la kermesse électorale qui s'ébrouait? Ce camp de gauche, où l'on a pas l'air de saisir que conjurer l'effondrement passe par toutes les recherches d'unité, et où la compè-pète électorale avec tracts, affiches et drapeaux n'a d'autre vertu que de se compter en interne, alors qu'autour on (celles et ceux pour qui cette gauche est censée combattre) bascule tous les jours dans l'incertitude du lendemain, ou le dénuement, voire la misère, cette gauche n'a au final qu'une particularité, qui est d'être fatigante.



La démocratie? Quelle démocratie?

Le démocrate pointilleux, qui parraine ce blog sans le savoir, sourcille.
"L'élection est une chance pour les citoyens, ne l'oubliez pas!" assène-t-il dans sa moustache.
On en finit avec ça.
Elle a belle figure, la démocratie. Ce capitalisme effarant a pour effet, sinon pour but, de réduire à la marge notre temps d'analyse, de réflexion, notre temps intellectuel pour tout dire. L'indispensable formation de l'individu à la citoyenneté, le temps d'un débat lucide et argumenté, conditions d'une démocratie assumée, sont relégués dans l'accessoire, optionnel et superflu, par la vie économique à court terme, l'industrie du spectacle qui investit dans la déconnection du réel à coups de budgets faramineux, l'idéologie du mouvement pour le mouvement, et la dévalorisation, consécutive, des échanges d'idées.

Une organisation politique s'empare de l'outil électoral pour faire passer ses idées et se compter; mais le rythme des consultations est tel, dans un temps si court et caviardé, que l'exercice démocratique lui-même est relativisé. Si, en réaction, des organisations politiques responsables suspendaient leur participation à des scrutins usants en temps et en énergie (préparations budgétaire et matérielle, négociations, militantisme, à concilier avec des vies familiale et professionnelle, le tout pesant sur un nombre de têtes en régression constante)pour se consacrer à la recherche de fond, elles feraient plus pour alimenter la démocratie en contenu qu'en participant à mille scrutins dénaturés par leur médiatisation et vides de sens. Un aventin temporaire, une distance, un congé donné donné à des foires d'empoigne illusoires au bénéfice de la réflexion politique de fond (d'aucun dirait "la pensée").

Et mon icône du front populaire de reprendre ses railleries : "mais il me semble bien vous avoir entendu apprécier les rafales de textes que vous receviez de votre Parti de Gauche pour les élections régionales. Quand vous ne râliez pas parce qu'il y en avait trop"...

Soit.
Je rêvais que cette capacité d'analyse et de recul dont il est question plus haut, sublimant l'apparent clivage, conduise à poser la question des affinités entre le nouvel intervenant politique surgi des européennes (un sigle / slogan, "Europe-écologie", et non "Europe et broccolis", comme on l'entend de ci-de là), et le PG, et d'autres. Je mets sur le compte de l'absence de ce recul salutaire, et le besoin immature de baston électorale, que rien n'ait été fait, laissant la différence (et l'indifférence mutuelle) se creuser.



Mais, Marceau, d'un côté (E.E.) on laisse enfler un non-dit pyramidal sur les traités européens (que tous les leaders ou presque d'E.E. ont approuvés), allez ouste, dans le cabinet noir des silences opportuns, de ce même côté on ne réalise pas le danger de l'idéologie régionaliste, de l'autre on ne s'attarde pas sur le corpus d'idées du nouvel intervenant, qui révèle une capacité critique mille fois supérieure à celle des libéraux-libertaires verts de triste mémoire, et donc pas mal de contradictions. Et on tient toujours le nouveau paquet-cadeau écolo dans la suspiscion.

Et donc rien n'a avancé.
Raison pour laquelle, je le répète, j'ai hâte d'être le 16 mars au matin.



Mars. Réalise-t-on que quelques heures de lumière supplémentaires par rapport à l'hiver sont une nouvelle chance de vie?
C'est comme ça, Marceau, je laisse traîner mes yeux, ma mémoire, en roue libre et indolente; le Printemps se déploie et déploie la petite fleur et le grand arbre, des petits minois enfantins aux moulte visages de vulgus pecum pilonnés par l'hiver et qui affichent leur plus hermétique fermeture. Tout éclôt. Le temps supplémentaire, c'est autant de flânerie possible, de contemplation sans objet, d'absence.

("Ben dites-donc, c'est pas 35 heures, qu'il vous aurait fallu. C'est 15 ou 20, avec doublement des congés payés, hé hé". Il me gonfle, celui-là.)

Et voilà. La veille de passer de ma 53ème au début de ma 54ème année, je rêve de ce bond qui me transporterait vers le meilleur, pourquoi pas le beau. Le propre des utopistes est de pousser le rêve aussi loin que possible; j'y mèle le pessimisme, histoire de m'éviter quelques jolis panneaux bien "déceptifs" (paraîtrait que c'est dans le dico, ce mot-là).

Rendez-vous en mars.
A 'humanité, au climat, à la planète de dire, faire, jouer.
A qui veut d'espérer, à nous de commencer à vivre.

mardi 8 décembre 2009

Arbre fruitier, branche sèche

"Douceur du marché
Violence de la pitié"


Cher Marceau

Ce matin l'esprit a flâné; un peu valdingué aussi, comme beaucoup d'autres matins. Un ciel couvert, une pluie insistante sur les jardins, le spectacle tranquille de la Mère et du Fils qui déjeunent, voilà que le rêve s'enclenche : arrêt derechef des compteurs, temps rebâti au pied d'un arbre, assis sous les rayons d'un soleil timide. Deux yeux à la conquête du plus petit intérêt possible, capteurs de rien ou presque, deux oreilles fermées à tout ce qui n'est pas le vent ou la cavalcade d'un chat sur la pelouse; une sonnerie, l'heure d'un verre en commun autour d'une table.

Mais voilà... Un mort illustre du 8 décembre prophétisait il y a bientôt 40 ans que le rêve était fini. Ah, le canaillou. Non, non, illustre Marceau ! (Oui, toi, illustre aussi. Tu l'eûs été plus en tombant sous les balles d'un déséquilibré au pied de ton immeuble, comme Lennon, mais nul n'est parfait...) Et donc à toi, Marceau, illustrissime inconnu cher à mon passé militant, je précise : il ne s'agissait pas de la mort du rêve socialiste. Non. Plus large, plus complexe. En
1970, l'artiste croulant sous les devises gave ses inconditionnels d'états d'âmes choisis, dans un morceau qu'il intitule "God"; en gros, j'étais un monstre sacré de l'industrie du spectacle, maintenant rangez vos rêves au vestiaire, naphtaline conseillée : je suis moi-même.
C'était deux ans à peine après 1968, six ans à peine avant le démarrage de la mondialisation économique. Etait-il à ce point visionnaire qu'il eut la préscience de deux fins, celle du mythe-déluge d'imaginaire bâti autour de son orchestre, celle aussi de vingt-cinq ans d'après-guerre, prélude à l'entrée dans le tunnel mondialisateur?

Je ne suis pas loin de le penser. Parce que c'était un artiste, précisément, un barde immense et attachant. Le seul à ma connaissance qui, arrivé à trente ans plus riche qu'il l'avait jamais espéré, évoquait les ouvriers, les petits, leurs écrasements, leurs humiliations, comme un froid et triomphant "je ne les oublie pas". Ca s'appelait "Working class Hero".

Je suis sous l'arbre, le Livre à la main.
La chape de fatigue des jours anciens de confusions et d'angoisses se pulvérise dans l'air.
L'envie d'ouvrir les yeux à nouveau et de les refermer à la plus petite envie, sans la dictée du temps.

Tu vois, Marceau, le rêve fini recommence toujours.

dimanche 15 novembre 2009

MISSILE DE CROISIERE

Salut Marceau !
On se retrouve après des mois...

On n'imagine pas tout ce qui peut se passer dans une Ville où il ne se passe rien.
Enfin, presque rien.
Le cadre : Sevran. Ville de banlieue, éligible au rang de chair à pâté pour la crise endémique du capitalisme. D'un côté : quartier pavillonnaire, canal, centre-ville; centre commercial, des PME, des Cités ghettos de l'autre. Avec le chaos, on devine de quel côté, plein de jeunes sans emploi ni ressources, une population dans le rouge économiquement et socialement et des finances locales dans le rouge-vif.

Donc, il ne se passe rien, sauf...
... Sauf quand les Cités implosent, sauf quand un Maire élu en 2001 (il en a déjà été question ici) ne se résout pas à diriger une ville mourante et en asphyxie financière. Huit ans après son arrivée, la Ville ne meurt plus, ses finances sont toujours fragiles mais la Ville commence à croire en l'avenir. Travail local titanesque, offensive un peu folle, irraisonnée, pour l'inclure dans les plans départementaux et nationaux de redynamisation des banlieues...
...Yes, he can, en quelque sorte.
Pardon, Marceau, ça signifie, en gros : oui, il (le Maire et son équipe)l'a fait.

Le reste est peu de chose comparé à ce qui précède, mais ça a bien occupé les mois d'octobre et de novembre : l'éternel jeune Maire, qui fut élevé au biberon post-bolchévique, se sentait depuis longtemps dans la maison communiste comme la chèvre chez Monsieur Seguin. On la fait courte : un beau matin il signifia son départ au taulier Colonel Fabien (à la taulière, précisément)et alla se lover dans des bras verts et attendris. Traduction : à l'approche des élections régionales, l'ex-communiste a déménagé chez Europe Ecologie.

Gasp.
La chèvre de M. Seguin s'égarait, se perdait, allait vendre son Ame à des loups écolos souriants qui allaient le hacher-menu pour en faire du transgénique Monsanto, ou je ne sais quoi d'encore plus satanique.
Notre mission, si nous l'acceptions, était claire : nous, qui pourfendons depuis des lustres ce tas de gugusses verts qui te vendent leurs petits oiseaux contre la conversion de tes idées socialistes en bouillabaisse libérale, nous donc, allions ramener notre chèvre chez le Camarade Seguin. Allez, ouste, finie la récré, retour à la maison-mère faucille et marteau, dictature du prolétariat à tous les étages et mur de Berlin transposable entre la place Gaston Bussière et la place Crétier. Sauver le soldat S.G. malgré lui. Si notre mission échouait, le département d'Etat nierait avoir eu connaissance de nos agissements.

Pfff... Je rigole aujourd'hui, Marceau, plus qu'il y a quelques jours.
C'est que, pour moi, ces gugusses verts n'ont jamais incarné de grandeur politique. Sérieux, Marceau, la cause écologiste, le rééquilibrage de la vie en faveur de la préservation de la planète, était visionnaire et juste, mais ils l'accompagnaient d'un bagage idéologique qui te faisait préférer un EPR à un champ de patates douces. C'est dire. Individualisme à tout crin, opposition aux Etats au profit des régions, gloussements attendris devant la mondialisation libérale et mariage en grande pompe avec l'anti-totalitarisme post-soviétique façon gauche-caviar, théories éducatives inchangées depuis 1968 (le fameux "L'enfant au centre du système éducatif" de Meirieu), c'était lourd, lourd...

Et puis, patatras, j'ai des convictions. Sans études ni culture scientifique, sans doute pourquoi je m'y accroche mordicus comme on s'accroche à l'unique et petit pécule qu'on possède. De ces convictions-planches de salut qui aident à se repérer dans un univers difficile, faute de mieux, et, au détour d'une envolée lyrique, aident à exister. A compter, si peu que ce soit.
Je perçois trop l'évidence du collectif, terre d'accueil d'un individu libre et indépendant, pour accepter l'individualisme qui voit l'être humain en perpétuelle et ivre conquête du monde et des autres; j'ai trop accepté l'idée d'un individu universel au sein d'une patrie républicaine et universaliste pour en accepter l'enfermement dans des régions-alvéoles, terreaux de féodalité; l'opposition aux systèmes totalitaires a été mon creuset, effet de ma vie de fils d'un rescapé des pays de l'est dont la famille restait prisonnière de l'Ubu/Kafka stalinien; mais le rescapé polonais qui rêvait de capitalisme occidental en fut une victime, sans doute la raison pour laquelle l'anti-totalitarisme relativisant le capitalisme m'a toujours paru une ignominie.
Et le non-régionaliste ne peut occulter cette idéologie mille fois funeste, sussurée timidement aujourd'hui par Europe Ecologie quand c'était un étendard il y a encore peu, d'une Europe-coalition de régions libérées des jougs nationaux et étatiques.

Je ne sais pas le dire autrement, ni mieux.
Je sais, tant pis pour moi. Ne hausse pas les épaules comme ça, Marceau, ça arrange quoi? J'ai même adhéré à un jeune Parti, numériquement faible, avec une poignée de militants déjà à bout de souffle et des finances déjà au plus bas. Mais, bien pire : en contradiction frontale avec le choix du Maire et de ses proches... dont mon propre Fils.

Le fracas de l'annonce est aujourd'hui retombé sur une Ville tétanisée, si pauvre en échanges intellectuels et politiques et si incapable de saisir l'événement au bond pour, enfin, générer du débat ou de la querelle. Il y avait matière. L'agoniste majeur de l'affaire s'est contenté d'articles de journaux et d'un courrier dans les boîtes aux lettres; ville toujours aussi vouée à la pauvreté entretenue, comme mue par la confiance et la bienveillance mutiques envers son magistrat. Prochaines étapes : la campagne électorale, l'élection régionale.
En attendant : silence.

Du coup, mes oreilles résonnent de deux musiques dissonantes, chacune m'est chère, et mon souci obsessionnel du rapprochement m'a fait les unir pour n'en faire plus qu'une, et aboutir à une idée définitive sur ma petite et modeste pratique militante.

La première est une voisine de palier, une affinité biologique particulière si chère et proche, une sarabande, une fanfare qui zim-boume à chaque double-croche. Elle m'enjoint de troquer mon rétroviseur - en clair, mes préjugés - contre la vision de ce qui vient : une nouvelle écologie politique, subvertie de l'intérieur par ses nouveaux ralliés, reprenant le corpus "de gauche" et cassant les vieilles machines politiques structurées à la bolchévique (dont la mienne...)pour amener une gauche nouvelle majoritairement écolo au pouvoir via des élections primaires.
... Et bing, voilà le Chevalier Bayard déplumé, privé de peurs, de reproches, et de ses toiles d'araignée mythologiques et séculaires : la vieille République incantatoire, le sauvageon, Lénine, la Mère Denis, le nuage de Tchernobyl repoussé par la ligne Maginot... Seule issue : le refuge dans un éco-quartier du Larzac.
L'exécutant de cette première musique, part si intégrante de moi-même, n'imagine pas l'ambivalence étrange de sa partition... Non que sa promesse de renouveau ne me soit chère, après tout c'est son avenir, elle est le terrain de son épanouissement et de sa réalisation, rien qui puisse importer plus; et l'urgence de sauver ce qui peut l'être devrait tout primer. Mais voilà. Le zim-boum, la fougue, l'enthousiasme, on efface tout, on tourne les pages, "ring out the old-ring in the new" et fermez le ban... Est-ce ma partoche décalée, est-ce mon exacerbation maladive, est-ce ma peur d'enfant face à la certitude sans borne et l'absence de tout doute, face à toute marche forcée... Quelque chose me pousse à crier au danger face à un scénario aussi conquérant et parfait.
Voilà que je deviens Jérémie sur les murailles de Jerusalem... Moi. Un comble.
Ou bien est-ce la réalisation de cette infériorité extrême, autrement appelée solitude, pour exprimer des choses si intimement ressenties ?

Et puis, Marceau, une deuxième musique me met en garde. Imagine la scène : mon agit-propard et moi, face à face. Distribuant des tracts l'un face à l'autre ou contre l'autre. Recouvrant nos affiches respectives. Chacun enjoint d'approuver des discours enflammés contre nos deux camps respectifs... Intenable, Marceau, en tout cas pour moi. Raison pour laquelle, mon politiste ayant dégainé le premier et puisqu'il ne peut y avoir de place pour deux dans l'arène, je me dois de lui laisser la place. La musique de fond ? Une béatitude comme Mozart savait bien en faire, mêlée à la Pathétique de Beethoven. Quelque chose de suffisant pour aimer vivre et panser/penser. Qu'une défaite supplémentaire de la pensée ne soit pas une défaite du pansement, et vice-versa.

Voilà, je me mets en retrait du si petit théâtre où j'agitais mon hochet néo-jauressien. Je m'asseois et regarde la roue tourner, tourner, j'aime la voir tourner; je ne suis plus dans le manège, je le laisse aller.
C'est du John Lennon.

dimanche 18 octobre 2009

Des primaires déprimantes (2)

LES PRIMAIRES, UN VOL AU VENT FUTURISTE CONTRE LA MISSION ET LES DEVOIRS DE LA GAUCHE


Alors que l’interrogation sur l’avenir des gauches est dans toutes les têtes, d’aucuns ne voient d’avenir que dans des élections primaires. Ils font l’économie de tout questionnement sur la perte par une certaine gauche, socialiste en particulier, de sa substance politique, et sur les moyens d’un retour à ses valeurs : l’ombre plutôt que la proie, délaisser le fond du problème au bénéfice d’une pure mécanique électorale, tel est le lourd soupçon qui pèse sur cette vague futuriste des primaires.

Côté PS, mais aussi parmi des militants en rupture de Partis tentés par des courants périphériques, ou jeunes non-organisés, est occulté le fourvoiement social-démocrate, libéral, obsédé de pragmatisme, qui a, aujourd’hui et pour longtemps, disqualifié la gauche non-communiste de l'après-guerre froide. Un refus du devoir de mémoire, accompagné de la désertion d’un front pourtant capital : l'entreprise et les salariés. Un front qui devrait capter la combativité et l’intelligence de la gauche, au lieu de quoi il n’est que sur-gestion des enjeux électoraux, présidentiel en particulier, à travers les primaires... « Primaires à gauche », et, simultanément, esquive de l’impératif d’accompagnement du monde du travail : on n’est donc pas au bout des logiques d’échec, et, à lui imposer ainsi de marcher sur la tête, on paraît courir après l’effondrement définitif de la gauche.

En marge des Partis, parmi les militants autonomes partisans des primaires, subsistent des vitalités de gauche qu’il faut saluer. Dans les banlieues, quartiers et associations, ils inscrivent au palmarès de la gauche de fortes efficacités locales, un véritable honneur, mais autant de pansements au capitalisme qui n’accouchent d’aucun modèle politique général.
Tirant la leçon de leur désarmement théorique et idéologique, des élu(e)s et associatifs de gauche se sont emparés avec brio du seul domaine que la mondialisation libérale leur a abandonné : le sauve qui peut.
Sauve qui peut le collectif, la ville, le chômage. Défense de valeurs sociales et culturelles, recherche d'un modèle urbain équilibré : une gauche "de terrain" réalise des miracles, contient les digues économiques, sociales et urbaines à bout de bras et de volonté; l’incendie de la tour La Pérouse à Sevran (seine saint Denis) en août dernier, qui a fait cinq victimes, a montré les trésors de mobilisation et d’ingéniosité de cette « France d’en bas » face à l’essentiel, l’inégalité des richesses et des territoires produisant des drames intolérables. Des milliers d'exemplarités locales se déploient ainsi, sans qu’en émerge un modèle ni une exemplarité de gauche.

Parallèlement, dans et pour l’entreprise : rien, ou presque. Au milieu d’une précarité sociale en généralisation, les salarié(e)s, en particulier bénéficiaires d'un CDI, doivent se convaincre de leurs privilèges : ils travaillent, leur salaire "tombe". Fermez le ban. Tant et tant de politiques de gauche imbibés de doxa libérale ont fait à leur tour de l'entreprise une vache sacrée, et traînent derrière eux trop de mauvaise conscience du chômage de masse pour ne pas éprouver de lâche soulagement en sachant tous les matins des salarié(e)s en route vers les entreprises… et en les y oubliant.

Activisme de « terrain » d’un côté, abandon de l’entreprise et du salariat de l’autre, refuge dans la combinazione version "primaires" : ainsi s’abîme la gauche.

Le combat contre le chômage doit évidemment être une priorité absolue. Il faut recréer de l'industrie et des emplois salariés. Mais il faut aussi que la vie dans l’entreprise change; trop peu d' écharpes tricolores d'élu(e) s fréquentent les sorties d'entreprises pour parler aux salarié(e)s, constater combien, sous la pression économique, la qualité du travail, leur moral, se dégradent, combien se creuse l'indifférence du monde du travail à l'égard d'un monde politique de gauche oublieux de ses devoirs, et combien les salarié(e)s s'en remettent à l'idéologie dominante pour se tracer un horizon : compassion pour l’entreprise puis investissement total, au risque d'y laisser leur vie privée, adhésion à l'individualisme, la compétition ressentie comme "inévitable", le discours de concurrence s'introduisant partout. Ainsi les salarié(e)s se sentent délié(e)s de leurs obligations citoyennes et plus largement politiques. L’effondrement qui guette la gauche, s'il en reste une en dehors de l'"autre gauche", c'est celle de la fermeture définitive de sa base sociale théorique, quoique naturelle, à son discours et à elle-même.

La gauche officielle a pourtant eu une occasion d’entendre un message plein de sens, pendant la crise du CPE : une forte majorité de jeunes, sondés sur leurs attentes quant à l’entreprise, exprimaient le vœu sans nuance d’intégrer le secteur public. Pareille défiance à l’égard du privé de la part des futurs constructeurs ("acteurs", disent nos modernes) de l’économie aurait dû attirer l’attention générale ; il n’en a rien été, ni évidemment côté Medef et Croissance Plus, ni du côté des hiérarques socialistes, ni chez les « autonomes » de gauche.


Il y a pire : hormis des sociologues ou sondagiers appointés, plus personne dans la gauche officielle ne porte le fer contre le malaise salarial, hormis pour réclamer plus de pouvoir d’achat sans paraître y croire une minute. La consommation de psychotropes n'est que statistique récurrente, comme les dépressions en chaîne, le temps et les moyens de voir venir les suicides liés au travail sont un luxe que nul n'est plus en mesure de s'offrir. Après tout, tant qu'il y a production, il y a de la vie et de l'espoir.
... Et puis, les salarié(e)s ont des syndicats. Laissons-les se débrouiller entre eux, tel est en substance le message de nombre de hiérarques "de gauche", qui oublient le faible nombre de syndiqué(e)s, le surmenage des élu(e)s, leur liberté syndicale à conquérir tous les jours face à des DRH oublieux de toute souplesse.

Trop d’intériorisation du chômage de masse, à laquelle elle a contribué, a fait déserter la gauche de l’entreprise, son champ de bataille naturel.

Il s’est trouvé des candidats aux élections européennes pour aller aux portes d'entreprises menacées de fermeture ou de restructuration, et dresser des passerelles entre les discours des salarié(e)s et les leurs. Pour passer aussi prendre la température sur des sites non-menacés, s'intéresser à l'inquiétante expansion des nouvelles industries du tertiaire, telles les plateaux d'appel, productrices de précarité, de caporalisme social, d'humiliations et de stress, pour des salaires dérisoires.
C’est cette voie qu’il faut poursuivre, de façon méthodique et sans attendre des élections. L'exigence d'amélioration du travail, les rapports de force dans l'entreprise, doivent rester un apport prioritaire dans le discours économique de gauche. Pas d’autre moyen pour qu’elle recommence à unir à elle tant de ses électeurs qui s’en sont détournés par crainte de l'abandon face à une économie anxiogène et parfois meurtrière.

Ainsi les choix électoraux majeurs ne reposeront plus sur des débats techniques mais sur un authentique contenu politique.

C'est ce à quoi doit se consacrer une base politique de gauche, plutôt qu'à s'abîmer à gâcher du temps et de l'énergie à déterminer les formes de la désignation d'un candidat à la présidentielle via des « Primaires ». Une certaine gauche ne doit plus aspirer à sa disparition mais à repenser un modèle de gauche. Et il y a du travail.

lundi 28 septembre 2009

Des primaires (déprimantes?)

"Tant qu'il y a de la marche, il y aura du marché"

Il n'est plus de gauche que spectrale, fond sur l'Europe le fantôme de ce qui fut une grandeur humaine : de hautes idées solidaires et fraternelles innervant des Peuples, une fierté individuelle collective et contagieuse de les servir et les défendre ensemble, qui réalisait la soudure de tant de gauches différentes, le rassemblement républicain et l'appropriation de la Nation... Tant de fourvoiement social-démocrate, libéral, obsédé de pragmatisme a pour longtemps disqualifié la gauche de l'après-guerre froide; celle-ci, en France en tout cas, n'en a pas eu assez : en sur-gérant les enjeux électoraux, présidentiel en particulier, en désertant un front capital qui devrait capter sa combativité et son intelligence, l'entreprise, la gauche française court toujours après son effondrement définitif.

Tirant la leçon de leur désarmement théorique et idéologique, certaines gauches se sont emparées avec brio du seul domaine que la mondialisation libérale leur a concédé : le sauve qui peut.
Sauve qui peut la ville, sauve qui peut le chômage. La défense du patrimoine social et culturel, fruits de deux siècles de construction héroïque, la recherche d'un modèle urbain équilibré, se heurtent à un courant compulsif, attisé par le capitalisme, d'individualisme et d'insouciance de l'environnement naturel et humain, menaçant la solidarité, la répartition, la recherche mordicus et simultanée de bonheurs individuels et de solutions collectives aux problématiques et contradictions de la vie. C'est ainsi qu'une gauche "de terrain" réalise des miracles, contient les digues économiques, sociales et urbaines à bout de bras et de volonté; c'est ainsi que des milliers d'exemplarités locales sont et demeurent leur propre fin, et s'interdisent de constituer un modèle. Car pour une gauche mentalement vaincue et désertée par la fierté, tout modèle est par avance suspect.

Parallèlement, dans une précarité sociale en généralisation, les salarié(e)s, en particulier bénéficiaires d'un CDI, se convainquent de leurs privilèges : après tout, ils travaillent, leur salaire "tombe". Tant et tant de politiques de gauche ont assez ingurgité la doxa libérale des années 80 qui a fait de l'entreprise une vache sacrée, ils ont trop sur la conscience le chômage de masse, pour ne pas éprouver de lâche soulagement, muet, honteux, en sachant tous les matins des salarié(e)s en route vers les entreprises. Manuel Valls le rappelait encore, le jour d'un suicide à France Télécom : "C'est l'entreprise qui créé la richesse". Fermons le ban.

Nul doute que le combat contre le chômage soit une priorité absolue, pas moins de doute qu'il faille recréer de l'industrie et des emplois salariés; encore moins de doute que trop peu d' écharpes tricolores d'élu(e) s fréquentent les sorties d'entreprises, pour parler aux salarié(e)s, constater combien, sous la pression économique, la qualité du travail, leur moral, se dégradent, combien se creuse l'indifférence à l'égard d'un monde politique de gauche oublieux de ses devoirs, et combien les salarié(e)s s'en remettent à l'idéologie dominante, celle de la compassion puis de l'investissement total dans l'entreprise au risque d'y laisser leur vie privée, pour se tracer un horizon, se sentant déliés de leurs obligations citoyennes et plus largement politiques. L''effondrement qui guette la gauche, s'il en reste une en dehors des composantes de l'"autre gauche", c'est celle de la non-perception définitive de son discours par sa propre base sociale théorique.

Pire : hormis des sociologues ou sondagiers apointés, plus personne dans la gauche officielle ne se donne la peine d'émettre un diagnostic de malaise social, la consommation de psychotropes n'est que statistique récurrente, comme les dépressions en chaîne, le temps et les moyens de voir venir les suicides liés au travail sont un luxe que nul n'est plus en mesure de s'offrir. Après tout, tant qu'il y a production, il y a de la vie et de l'espoir.
... Et puis, les salarié(e)s ont des syndicats. Laissons-les se débrouiller entre eux, tel est en substance le message de nombre de hiérarques "de gauche", qui oublient le faible nombre de syndiqué(e)s, le surmenage des élu(e)s, leur liberté syndicale à conquérir tous les jours face à des DRH de moins en moins souples.

Un signal fort est venu des élections européennes, quand des candidat(e)s, en particulier de "l'autre gauche", sont allés aux portes d'entreprises menacées de fermeture ou de restructuration forte pour dresser des passerelles entre les discours des salarié(e)s et les leurs. En passant par des sites non-menacés. En s'intéressant à l'inquiétante expansion des nouvelles industries du tertiaire, telles les plateaux d'appel, productrices de précarité, de caporalisme social, d'humilations et de stress, pour des salaires dérisoires. Un modèle, celui-là, sûr de lui et dominateur.
L'"autre gauche" se doit de poursuivre dans cette voie, pour que l'exigence d'amélioration du travail, pour que les rapports de force dans l'entreprise, restent un apport prioritaire dans son discours économique. Ainsi elle recommencera à unir à elle tant de ses électeurs qui se sont détournés de toute gauche par crainte de l'abandon. Ainsi les choix électoraux ne reposeront plus sur des débats techniques mais sur un contenu politique.

C'est bien à ça que doit se consacrer une base politique de gauche, plutôt qu'à s'abîmer à gâcher du temps et de l'énergie à déterminer les formes de la désignation d'un candidat à la présidentielle. Une certaine gauche ne doit plus aspirer à sa disparition mais à repenser un modèle de gauche. Et il y a du travail.

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Quelqu'un qu'on sait être qui il est sans se douter qu'il est plus proche de celui qu'il n'a jamais été.