mercredi 14 décembre 2022

Dérèglement climatique à la France Insoumise : ça suffit.


Un mouvement politique de type nouveau comme La France Insoumise ne peut faire l’économie de crises de croissance, après seulement six ans d’existence.


Les deux crises qui secouent le mouvement sont sérieuses, sans revêtir la même dimension. Deux autres sont latentes : la société du spectacle en premier lieu, et la critique, son exercice et son expression, sont et restent des impensés de la FI, non des moindres et potentiellement destructeurs, à leur tour.



La première crise, aussi ancienne que la fondation du mouvement, a trait à son fonctionnement interne. Ni l’appel à la mobilisation, lancé par J.L. Mélenchon pour dépasser les débats et querelles nés de la dernière réorganisation, ni les contestations de la verticalité et appels à la démocratie interne, ne peuvent suffire à ramener de la sérénité au sein de la FI. Les militant(e)s et sympathisant(e)s, oublié(e)s de marque dans cette histoire, attendent, pour le retour à un climat de confiance, un débat, qui, au minimum, doit reposer 1 - sur le desserrement et la transparence, dans la communication des dirigeant(e)s de la FI, et la dissipation de l'épais brouillard actuel autour de la responsabilité politique dans le mouvement, 2 - sur l’absence de tout soupçon de positionnement personnel, en lui-même consubstantiel à l’activité politique, mais qui passe mal dans des situations particulières de crises comme celles que traverse la FI.

Deux conditions sine qua non pour que les bouches s’ouvrent dans un esprit coopératif, et dans un climat intellectuel et politique détendu. Le champ du débat est large.


L’autre concerne Adrien Quatennens. L’affaire a trop duré. Dès sa publicité, elle devenait politique : les actes reprochés à Quatennens étaient graves, coïncidaient avec la conscientisation féministe d’une partie de la société, et avec une lutte féministe permanente pour la maintenir et la renforcer, contre les féminicides et pesanteurs persistantes. Les débats au sein de la FI, où la prise en compte du féminisme a été et reste heureusement forte, étaient inévitables. 

Aujourd’hui, la justice s’est prononcée (et le commentaire de la Procureure est éloquent). Quatennens a reconnu sa responsabilité, même maladroitement. Les propos tenus quand l’affaire a éclaté (et il y en a eu, entre le dispensable et le malheureux), les faits intervenus depuis, jusqu’aux plus récents ici-rappelés, peuvent-ils justifier le maintien d’un quelconque statut de paria pour Quatennens, y compris au sein de la FI ? Qu’il mobilise toute sa lucidité, sa conscience, et sa responsabilité, pour donner à son action politique une suite en cohérence avec tous ses engagements antérieurs : très lourde de conséquences, pour lui et pour la FI, mais c’est la voie la plus rationnelle. 

En termes pessimistes : c’est la pire des solutions, mais il n’y en a pas de meilleure.


Sur le spectacle : l’association d’un mouvement politique à une kyrielle d’images (la plus récente, et hautement toxique, étant une confession para-psychanalytique de Quatennens, en direct sur une chaîne d’information en continu), et, simultanément, à un désert d’élu(e)s locaux/locales et à des militant(e)s introuvables, est au plus haut point nuisible et, à terme, susceptible d'entraîner sa disparition. Le gazeux soluble dans l’image de masse est, paradoxalement, une preuve d’inexistence, que ne peuvent compenser ni la surface médiatique du leader, ni les unes de journaux ou déballages médiatiques.

Il faut donner de la chair politique et intellectuelle à la FI, ou se résoudre à son évaporation silencieuse. Or elle reste, pour beaucoup, le seul choix politique possible.


Et l'on ne pourra longtemps négliger cet autre paradoxe, dialectique, que la mobilisation et le combat n'anéantissent pas l'esprit critique, mais au contraire l'affûtent et le développent. La critique est consubstantielle à la FI et se cherche, malgré cela, parfois douloureusement, des voies d'expression.

Aucune critique ne freinera la mobilisation si elle est intégrée aux mécanismes de fonctionnement du mouvement. Ce qui implique la double exigence d'ouverture côté premier cercle de direction, et de co-construction en climat de confiance dans les autres strates. Ce climat n'excluant aucune expression, n'appelant aucune censure ni auto-censure : tout réside dans une volonté commune d'écoute, de dialogue, de conviction et d'autocritique. En un mot : dans la confiance mutuelle. Celle, précisément, qui détermine la possibilité ou non de gagner un combat ensemble.


En tout état de cause, il est temps que la raison recouvre ses droits. La FI fait figure d’outil nécessaire, mais conçu hâtivement et maladroitement. Il est temps de revoir la copie pour lui donner ses chances de grandir encore.

A chacun(e), à toutes et tous, de prendre sa part de travail.



 

mercredi 7 décembre 2022

La Société Générale à l’assaut de la Philharmonie de Paris

 

Mercredi 7 décembre, à la Philharmonie de Paris. Une salle magnifique, à l'acoustique inestimable, plantée au bord du périphérique, porte de Pantin.

Mercredi 7 décembre, donc, un concert à l’affiche : « Playing for Philharmonie ». Dirigées par le chef d’orchestre le plus en vue du moment, François-Xavier Roth, des œuvres de Brahms, Charpentier, Tchaikovsky, Verdi, interprétées par 350 musiciens, orchestre et chœur. Du grand. On s’en pourléchait les babines.

Bon, il y avait ce titre, « Playing for Philharmonie ». Pourquoi un américanisme, quand « Jouer pour la Philharmonie » eût été bienvenu et suffisant ? Mais on choisit de fermer les yeux.

On les rouvrit, pour découvrir sur le programme que le concert était co-financé par La Société Générale. On tiqua. Le mécénat, cette huile de foie de morue de la culture, qui, à la différence de l’huile, ne guérit de rien. Pire, elle aggrave le mal, sous couvert d’élargir les possibles, d’ouvrir vers du plus et du mieux. Du plus, soit. Du mieux...

On prit place. Un film introductif au concert : les coulisses de cette 12ème édition de « Playing for Philharmonie", qui se termine par un plein écran « Société Générale  : l’avenir, c’est vous ». Il aurait été plus honnête de remplacer ça par « Société Générale, notre avenir, c’est vous, vos placements, vos emprunts, vos arriérés bancaires ».

Le concert démarre.

Roth se saisit d’un micro après la première œuvre. Présente le projet "Playing for...". Le mot « challenge » est prononcé une première fois. Pas le mot francophone « challenge » ni son intonation, mais sa version américanisée, « tchallainje ». Le mot se faisait déjà entendre dans le film introductif, ça commençait à faire beaucoup.

Et Roth de continuer, et nouveau « tchallainje ». Il fera quatre interventions durant le concert, avec, dans chacune, l'irruption de ce maître-mot de la nov’ langue moderne.
Bon, allez, quoi, on se détend, du plaisir, du bonheur, du Brahms (Un requiem allemand, quelle merveille), du Tchaïkovsky, on oublie un peu le négatif !

Pas si simple.

Car le Maestro termine sa prestation en reprenant le micro, remercie légitimement toutes et tous ses collaboratrices et collaborateurs (dont beaucoup de musiciennes et musiciens amateurs)... et se lance dans un hommage appuyé à la Société Générale. Il faut qu'on sache, dit-il, que jamais le concert n'aurait eu lieu sans la SG, et tout ce que la SG fait pour la culture. Et Roth de la remercier et la faire applaudir.

Nausée.

Restons calme. Avant le début du concert, déjà, une musicienne était venue préciser que la recette du concert serait doublement abondée par la SG, et le tout reversé, pour permettre à 1 200 personnes de venir à la Philharmonie, qui, normalement, n'y auraient pas eu accès.

Et alors ? C'est le vif du sujet. On comprend donc que sans le concours et l'offensive publicitaire et marketing d'une banque, l'accès à la Philharmonie est impossible pour (au moins ? Au minimum?) 1 200 personnes. Enormément plus, en réalité. Les 1 200 personnes sont une goutte d'eau.
Ca devrait ne pas poser plus de problème que ça ?

Eh bien si. Passons sur le principe : une banque arrive à se rendre indispensable à un établissement public, la Philharmonie. On appelle ça le grignotage du public par le privé, ou privatisation rampante. Ca commence par un logo sur un programme, on ne sait jamais où ça finit.
Ou plutôt on le devine.
Il y a ensuite un mécénat de la SG sur lequel ladite SG récupère. Combien ? Toujours 66% de son investissement, ou la loi Aillagon a (enfin) été modifiée ? Sinon, c'est le/la contribuable qui paye pour l'immense générosité de la SG.
Il y a enfin l'étalage de bons sentiments. La SG permet à des exlu(e)s de la Philharmonie d'y entrer. On fond d'émotion. Mais on ne se retient pas de penser que trop de gens sont exclus de la culture, par insuffisance de ressources, par précarité, par chômage, par un mélange d'Hanouna et de "réseaux" si peu sociaux, qui les plaquent au sol, les asphyxient, leur interdit l'accès à l'imagination, à la création, à la liberté.
Et que cette verrue-là, avec toutes ses collègues, la Société Générale en est largement responsable.

Par ailleurs, ce fut un beau concert.


dimanche 13 novembre 2022

Boyard, Garrido, Mélenchon, les épiés dans le plat Hanouna

Pourquoi tout ce bruit autour de la sortie de Louis Boyard de l'émission de Cyril Hanouna, le 10 novembre ? Certain(e)s ne comprennent pas ce qu'un Député de la République allait faire dans un tel marigot de nivellement par le plus bas possible, plongeant la République qu'il représente dans un bac à indignité structurelle, et pensent qu'il n'a reçu que le gros, gras et odoriférant boomerang qu'il méritait. Les mêmes pointent les émargements réguliers de Raquel Garrido à l'émission, et les caresses doucereuses administrées par Jean-Luc Mélenchon à l'animateur un jour que le premier était l'invité du second sur son plateau.

La simple histoire de la société du spectacle, sa contradiction manifeste avec les idéaux officiellement portés par La France Insoumise, leur donnent raison. L'auteur de ces lignes partage une part de leur incompréhension, doublée, pour lui qui reste partisan de LFI, d'un embarras haut comme la Tour Eiffel.

La parole est à la défense
Le spectacle est le cheval de Troie par lequel le capitalisme contrôle une bonne part de la population, achetant à vil prix (publicitaire et racoleur) sa passivité, sa résignation, l'orientation de sa colère vers les cibles que cette même société du spectacle lui désigne : les bons à rien, les incapables, les grévistes, les immigré(e)s, les politicien(ne)s (dont... les parlementaires).

C'est la fameuse conquête culturelle du pouvoir, extension improbable de l'idée gramscienne.

Partant, tout/e partisan(e) de la conquête du pouvoir par le suffrage universel sait que, tant que le pouvoir n'est pas conquis, se pose la question de ce face à face si inégal, injuste, et même monstrueux, entre le spectacle et sa proie, la part de la population qui l'ingurgite par voie de télévision. Peut-on laisser le champ libre à Hanouna, et d'autres (dont son employeur Bolloré), pour qu'ils instillent dans les têtes leur mélange de chaos, d'irrationnel, et de néant de l'intelligence ? Non, ont très vite répondu Garrido et Mélenchon : il faut intervenir dans le champ du spectacle, au besoin aller sur le terrain-même de Bolloré, casser le menottage et l'asphyxie des esprits par les marionnettes de l'écran.
C'est ainsi qu'on vit Mélenchon sur le plateau de Drucker en 2010. Première d'une série aujourd'hui longue d'apparitions à l'écran.
 
A la décharge des deux, on pourrait ajouter que coller au plus près des gilets jaunes comportait le danger de la confusion avec leurs éléments d'extrême droite, ou avec des revendications populistes de droite, comme la diminution du nombre de parlementaires et de leur salaire.
Mais il fallait coller aux gilets jaunes, à la réalité incontournable qu'ils incarnaient et qui s'imposait à nous. Et à nous d'impulser nos messages, dans le fatras idéologique qui était le leur. Tout a été dit, sauf  le soutien d'organisations et personnalités, de gauche ou d'ailleurs, qui a permis d'ancrer la plupart de leurs revendications dans le champ social, et d'éviter leur assimilation à l'extrême-droite.
Comprenons : il faut être avec le peuple, même et surtout quand il est en mauvaise compagnie. Etre avec lui, pour tenter de changer le disque infernal sur lequel le capitalisme communiquant l'a branché.

Toute la question est là : la participation à un "show", "talk show" ou autre marotte de l'industrie du divertissement, permet-elle d'atteindre l'objectif ? Encore faut-il savoir lequel. Comme le rappelle Jean-Pierre Rioux (Les enfants de Jaurès, éd. Odile Jacob), l'édification et l'élévation du peuple sont une finalité du socialisme. Si l'émission du candidat Mélenchon avec Drucker en 2010 permit de délivrer quelques messages (dont celui de Pierre Laurent, présent sur le plateau), participer à une émission d'Hanouna est, en revanche, la promesse du vide se sens, d'accroître le désarroi des spectateurs/trices face à la politique, et de dégrader encore son image.
Dans le capharnaüm et les démélés agressifs entre Louis Boyard et l'animateur-mauvais clown, on peut craindre qu'aux yeux de beaucoup il n'y ait eu d'autre vainqueur que le bruit, et d'autre bilan qu'un renvoi dos à dos des deux brailleurs.

Reste le principe, inattaquable : oui, il faut faire ce qui est possible pour contrarier l'intraveineuse permanente de la dé-civilisation néolibérale dans les veines populaires. Avant une remise à plat totale de l'information, et sa redéfinition comme un bien commun, lorsque le pouvoir aura vraiment changé de mains.

Le possible est mince, on le sait tous. Convenons que lorsqu'il relève du fil de fer, il n'y pas lieu de le tenter. Mieux vaut sans doute porter les efforts ailleurs.






 

dimanche 4 septembre 2022

LA "RENTREE LITTERAIRE" , GROS PUDDING SAUCE MERCANTILE

La lecture, la culture, sont une science-fiction secondaire, observable dès le mois de mai de chaque année. Se met alors en place un rouleau compresseur délirant et autiste, nommé "rentrée littéraire".

En mai, tous les titres éligibles à "la rentrée littéraire" sont prêts pour un circuit, aussi rôdé que démentiel, auquel les éditeurs bien en chair ont accès (c'est plus délicat pour les autres) : présentation aux libraires, enseignes, journalistes. Les représentant(e)s et autres commerciaux centraux partent ensuite en moisson de commandes, les attaché(e)s de presse de batailler pour que Virginie Descente ou Amélie Entrombe ait sa critique en page de droite, les services de publicité de décrocher des budgets-pub à même de faire manger la poussière aux maudites campagnes récurrentes de Galligraseuil, relayées aujourd'hui par Laffayarbin-Michel. 
C'est ainsi que, de mi-août à fin septembre, plus de 500 titres saturent les librairies et le marché dans son ensemble (711 en 2010, 580 en 2017, 521 en 2021). 200 de moins qu'il y a 10 ans : moins un signe de sagesse d'éditeurs ayant réalisé la vanité délirante de cette foire, que d'une baisse constatée de la lecture et des ventes.
(Ciel, ma demande !)

Une mêlée qui vise, évidemment, de la part des producteurs et de leurs groupes tutélaires, à tirer les budgets de rentrée vers les achats de livres, occuper plus de tables et de place que leurs concurrents dans les librairies (et aussi chez un prédateur en ligne), et réaliser du chiffre d'affaires. Bien sûr, les mêmes sont dans les préparatifs de fin d'année, donc dans les budgets prévisionnels : hors de question, aux trois quarts de l'année, de louper la marche d'août-septembre, encore moins d'affronter la mine déconfite d'Emmanuel Norrère et Amélie Carthomb et de leurs agents face à des ventes insuffisantes. Car alors ne resteraient, pour tenter de garder le moral, que la loterie des prix littéraires et le boom de fin d'année.
Bienvenue dans le marché du livre.

Mais l'opération-raid "rentrée littéraire" ne se contente pas de mobiliser la chaîne du livre tout entière, de déchaîner les critiques, de prendre à la gorge un public en diminution d'amateurs de livres, et de l'enjoindre à consommer.

Elle acte d'abord une politique de l'offre version matraquage : voilà des centaines de libraires, tenu(e)s de suivre le mouvement, d'ingurgiter du jeu d'épreuves à la pelle de mai à juillet, s'ils veulent faire leur métier de sélectionneurs face à un tel raz de marée orchestré par leurs fournisseurs - et, au passage, maintenir leur taux de marge.
Elle façonne l'esprit de la lecture : au plaisir de la découverte, à la déambulation curieuse entre tables et rayons, au choix lent, parfois hésitant, elle substitue l'injonction : c'est la rentrée, les enfants, à l'école, et vous, achetez des livres, point. Et le/la consommateur/trice - lecteur/trice de voir s'ouvrir devant lui/elle les bras et sourires Gibbs-Colgate des Yasmina (Khadra), Isabelle (Carré)  Muriel et d'autres, sur France 5 (La Grande librairie) dans un JT ou deux, dans presque toute la presse écrite numérique ou papier.

Ce blitzkrieg de stocks et de marketing ne concerne pas que les livres, ni la seule "rentrée littéraire". Les campagnes publicitaires éditoriales émaillent toute l'année, avec, en particulier, les lancements des Anna de Rosnay, des Tatiana Gavalda, des Philippe Adam ou des Jean-Philippe Blondel.
Le parasitisme de la "rentrée littéraire" tient dans la concentration de tant d'offensives sur si peu de temps. Comme si le fameux temps de cerveau disponible n'était envisageable qu'indisponible, sans attendre, dès la fin  des vacances.

Evidemment, nous dit-on, les stars littéraires ne sont pas les seules publiées, on n'oublie pas les autres, tous les autres !
Vraiment ? Sur toutes les nouveautés de "rentrée", combien sortent du lot, obtiennent des ventes raisonnables, combien d'auteur(e)s se font réellement un nom ou confirment-ils/elles leur place sur le marché du livre ? En réalité, la "rentrée littéraire" est l'occasion d'un bouillon consistant dont beaucoup d'auteur(e)s peu ou pas connu(e)s, ainsi que leurs éditeurs, font les frais.

Ce serait "le jeu".

La belle affaire ! Peut-on parler de "jeu" s'agissant de lecture, de culture, et d'un produit, le livre, dont le destin tient dans une alternative simple : il survit (au smartphone, à l'accélération de la vie, aux angoisses du futur...), ou il crève ?
Le livre est un marché mais n'est pas réductible au seul marché. La "rentrée littéraire" flatte quelques acteurs et actrices du marché du livre mais ne fait aucunement progresser la lecture en France. Elle passe à côté et au-dessus du seul public à conquérir si l'on veut espérer donner au livre un avenir : les jeunes. Elle occulte une donnée économique et sociale si fondamentale qu'on ne voit qu'elle : une pauvreté montante, la crainte de plus en en plus forte du déclassement et du chômage, et une valeur culture embarrassante pour les pouvoirs publics - et dont la popularité a rarement été aussi basse, sont la promesse du naufrage, pour les livres et la lecture, et pour la "rentrée littéraire" qui est leur enfant de hasard.

En attendant une prise de conscience de l'enjeu de survie qui est devant nous, dont l'idéologie néolibérale triomphante paraît totalement incapable, le souci majeur du marché du livre, comme d'autres marchés, est de produire. Un éditeur bien en chair, fournisseur à sa maison-mère de PMT, de résultats avant impôt et de dividendes, sait combien il a vendu du dernier Guillaume Levy, ou du dernier Amélie Angot. Mais il a promis un + 15, + 20 ou + 25% de ventes à leur agent pour leur prochaine merveille, objectif : éviter qu'ils/elles aillent signer ailleurs. Les dernières ventes en date sont un point noir, effaçable par un coup de challenge à même de faire place à une réalité plus virile, combattante, agressive : produisons. Et place à de futurs contrats à l'avenant.

Comme le hurlait jadis John "Rotten" Lydon, "no future !"

mardi 30 août 2022

REVOILA LES SOCIAUX-MEDIOCRATES


La gauche est morte de la social-démocratie, elle ne pourra renaître que sans la social-démocratie. C'est aussi simple que ça.

                                                    Vous avez dit "Social-démocratie" ?

Clarifions. On ne parle pas ici du premier parti social-démocrate russe, mais de cette bifurcation du socialisme qui consiste à travailler avec l'adversaire politique et économique, sous prétexte d' "ouverture", de "décloisonnement" ou (spécifiquement aujourd'hui) de "pragmatisme".
Le phénomène connut des manifestations diverses, très différentes selon les cas.  Ebert, dirigeant du SPD et du gouvernement allemand, anti-marxiste acharné, fut l'artisan de la répression des soulèvements spartakistes de 1919. Jaurès approuva l'entrée d'Alexandre Millerand dans un gouvernement bourgeois, pour soutenir la République menacée par l'anti-dreyfusisme - y voyant la possibilité d'infléchir le gouvernement. Après la 2ème guerre mondiale, la social-démocratie se rallia au bloc de l'ouest contre l'URSS, et, point culminant, s'aligna sur la mondialisation néolibérale.

Il y eut des contre-feux à l'intérieur du camp socialiste. En 1971, à Epinay, était créé le nouveau Parti socialiste, animé par une volonté affichée de rupture avec le capitalisme et d'union avec le PCF. Sous la pression forte du CERES et de son leader J.P. Chevènement, avaient été rédigés le programme socialiste "Changer la vie", prélude au Programme commun de gouvernement avec le PCF et les radicaux de gauche.
Peu avant, trois co-fondateurs du CERES (dont et surtout J.P. Chevènement) avaient publié aux éditions du Seuil, sous le pseudonyme de Jacques Mandrin, un livre, "Socialisme ou social-médiocratie". Le titre du présent libelle y trouve sa justification.

Parenthèse socialiste qui dura 12 ans. En 1983, le PS français entama un lent mais sûr rapprochement avec les social-démocraties européennes et, surtout, allemande. Rapprochement quasi-fusionnel, basculement dans le néolibéralisme, avec pour effets le ralliement de socialistes au gouvernement d'E. Macron en 2017 et le basculement d'ancien(ne)s député(e)s socialistes dans sa majorité.

Historiquement, la condamnation du marxisme pousse des personnalités socialistes vers la tangente sociale-démocrate, quand d'autres y adhèrent directement. A partir de 1917, la social-démocratie s'est voulue un rempart contre le bolchevisme et l'URSS, et, dans sa version contemporaine, post-soviétique, elle s'inscrit dans un courant de démocratie "antitotalitaire". Selon elle, l'acquisition d' "avantages" par la classe ouvrière, les classes défavorisées plus tard, passe par l'adhésion à l'économie et à la culture de marché.

                                                           Rien à tirer de la social-démocratie ?

En France, le bilan de la social-démocratie se confond avec celui de Hollande, Président officiellement socialiste, qui entendait convertir définitivement à la social-démocratie un PS trimballant à la fois son héritage de "parti d'Epinay" de 1971 et un néolibéralisme assumé. Exit donc Epinay, viva un quinquennat voué au capitalisme financier, déguisé en "économie de l'offre". Place à un brouillage total des pistes, et de la perception populaire de la gauche, désormais assimilée à la compromission avec son adversaire capitaliste de toujours. Voie ouverte à toutes les confusions, et à un cocktail désormais bien connu d'extrême-droite et d'abstention électorale massive.

Pourtant, tout n'était pas à jeter. Le malheur, pour la social-démocratie française, fut de s'allier avec sa consoeur allemande au sein d'un parti socialiste européen majoritairement néolibéral. S'inspirant des sociaux-démocrates scandinaves, elle aurait pu porter des idées et des pratiques fortement redistributives et socialement libérales, pour arriver à quelque chose ressemblant au réformisme révolutionnaire et à la révolution réformiste, invoqués par François Ruffin.
Sortir d'alliances véreuses ? Rocard, Delors (anagrammés par "Le Canard" en "Dollar record"), Strauss Kahn, Hollande, puis toute une génération biberonnée au néolibéralisme, avaient l'oeil trop rivé sur les promesses divines du marché pour y renoncer. C'est ainsi qu'apparurent les dérégulations massives et les traités (Maastricht, le TCE, Lisbonne), soutenus par nos "socialistes". Et la social-démocratie de sombrer, jusqu'à l'apothéose sanglante de 2022.

                                                                 Le bal des turlupins





Renoncèrent-ils ?
La claque de 2022 fut historique.
Le cadavre, décomposé.
Il se trouva des lucides et courageux pour comprendre qu'une cure de Nupes éviterait aux socialistes français de finir, sans gloire, dans le même caveau que leurs colocs sociaux-démocrates.
Mais pour d'autres la leçon ne suffirait jamais.
Le calice n'était pas assez bu, ni la cigue assez avalée.
On n'avait rien compris.
Ainsi, un dompteur bouffi, un ancien greffier de hasard, et leur troupe en haillons du cirque social-démocrate tentent un retour sur la place du village. Carrousel pathétique et défi à la rationalité. Quelle pitrerie, construite sur le fameux "la république c'est moi" d'il y a déjà quatre ans, ne tenterait-on pas pour refaire une expédition punitive collective, au détour d'une petit retour au gouvernement... 

On m'objectera le fameux "combien de divisions?", et à coup sûr les bataillons sont clairsemés. Mais le ver dans le fruit ne renonce pas comme ça, les ancien(ne)s et très ancien(ne)s l'ont retenu des Assises du socialisme de 1974.

Reste que la gauche peut sortir de la brume. Déjà le travail entre organisations de la Nupes, l'apprentissage d'une existence commune en même temps que d'expériences séparées, permettent d'espérer un scénario d'intelligence contre la prévision répandue d'éclatement ou de mort lente. Le pire est toujours sûr, sauf quand l'intelligence s'en mêle.
Mais, alors que le procès en "extrême gauche" va croissant, la double injonction d'être soi et constamment soi, en versant positif, et de repousser (versant négatif) la tentation d'inflexion et de "modération" qui est le faux-nez du renoncement (et dont la social-démocratie est la télégraphiste zélée), dicte à la Nupes une feuille de route, ardue, périlleuse, pleine de pièges et d'embûches.

Et il n'y en a pas d'autre. La reconquête du pouvoir par son seul détenteur légitime, le peuple, en dépend.




mardi 25 janvier 2022

Mon journal pendant la drôle de campagne (1)

 Ouvrons sur un conseil de lecture. Le livre ci-dessous est conseillé à celles et ceux :

. Qui, parents de triplés mâles, les ont tous les trois baptisés Jean-Luc,

. Qui acceptent l'élection de Jean-Luc Mélenchon à la présidence de la République, moyennant la garantie qu'il mourra la veille de son investiture,

. Qui ont vu la naissance de la France Insoumise comme une nouvelle sortie de Lazare de son tombeau,

. Qui souffrent de dérangements intestinaux et d'affliction morale à la vue du logo de la FI.

La campagne est froide. Est-ce parce que nous n'avons pas, toutes et tous, réalisé que nous ne sommes pas encore au bout de la décomposition sociale orchestrée par la globalisation néolibérale ?

Il y a comme un accomplissement, dans ce que nous traversons. Nous, qui savons ce qui a commencé il y a cinquante ans, le façonnage d'une inégalité planétaire d'intensité et de cruauté inouïes, et la préparation d'un chaos social et écologique. Cet ordre économique mortel, nous savons qu'il vacillera, et aussi que ce ne sera sans doute pas de notre vivant.

Il y a comme l'accomplissement du rêve de Milton Friedman. Sa double victoire : l'humain d'abord, entendre par là une créature brute, programmée pour imposer sa barbarie existentielle, une planète à l'agonie sous les coups de ce locataire avide de la dominer, pour la saccager à bon droit ensuite.

On aura compris que l'humain de Friedman et des Chicago boys n'est pas le même que celui du slogan électoral du PCF. Celui-là est éduqué, sensible et conscient, quand celui de Friedman est un tyran à l'état natif dont la vocation est de le rester jusqu'à sa mort à lui, et à celle d'autrui. Reste le slogan, et la confusion qu'il porte. D'importance mineure. L'auteur de ces lignes est probablement seul à la détecter, il s'en repent. Tout en n'en pensant pas une miette de moins.


QUE LE COUPABLE LEVE LE DOIGT

On a, toutes et tous, nos recettes explicatives du pré-désastre actuel - encore qu'il n'est pas encore écrit. Ah, si on avait fait ceci, ah, si on avait été écoutés, ah, et ah, et encore ah... Mais contre l'enchevêtrement implacable de néolibéralisme, de mur de Berlin, de social-démocratie embarquant dans son agonie des chargements de rêves sociaux, et de renaissance mille fois différée d'un courant social fort, les conditionnels passés s'annulent d'eux-mêmes. Devraient tomber dans l'oubli, mais ce serait aller contre nos besoins d'avoir raison contre l'histoire. Le premier, la première qui osera encore un "on aurait dû..." portera le bonnet d'âne de gauche.

En attendant de trouver un(e) coupable, qui sera toujours l'autre ou les autres, il n'y a que l'espoir à proscrire et le travail à prescrire. L'auteur de ces lignes a horreur du travail dans sa version économique, il ne voit que lui, le travail, avec nos intelligences et notre goût pour le bonheur, pour ne pas sombrer.

Et nous sommes des gens de travail, d'intelligence et de bonheur : nous n'allons pas sombrer.


lundi 4 janvier 2021

LES PREVISIONS EXCLUSIVES DE RAOUL BENARD POUR 2021

En 2021 sera créé un prix littéraire Cyril Hanouna. Trente-mille candidat(e)s ont déjà fait part de leur intention de concourir, et se sont mis(e)s aussitôt à l’apprentissage des voyelles et des consonnes.

En 2021, Vincent Bolloré, Marine Le Pen, Bernard Arnault, Benjamin Castaldi, Bruno Retailleau et Jean-Marie Bigard rendront un hommage vibrant à Jean-Pierre Chevènement pour ses 82 ans. Trois au moins d’entre eux confieront avoir oublié le titre de son meilleur album.

En 2021, Google ouvrira 3 500 sandwicheries virtuelles à prix cassés dans toute la France.

En 2021, Marine Le Pen refusera de reconnaître sa défaite. A qui lui suggérera qu’elle n’aura pas été élue, elle répondra « iou areu firède ».

En 2021, pour garantir la transmission à nos enfants d’une terre saine et préservée, un / une écologiste nommé(e) par l’entreprise siègera au Conseil d’administration de chaque Gafam, avec voix consultative.

En 2021, les 300 000 exemplaires imprimés de « L’Humanité » s’arracheront chaque matin en quelques minutes.

En 2021, Amazon réparera les fuites de canalisations, débouchera les WC, collectera 10 milliards de tonnes de déchets, les stockera dans ses entrepôts, surtout français pour la qualité de la main d’œuvre locale, et les fera déposer devant la porte du domicile de M. Jeff Bezos.

En 2021, les bébés auront la possibilité d’ouvrir un compte bancaire. Le temps maximal de consultation d’internet ou des smartphones à partir de 2 ans sera limité à 12 heures par jour dans tous les pays membres de l’Union européenne, par souci de préserver la santé de nos enfants.

En 2021, On en finira avec les préjugés anti-chinois dans les entreprises et dans l'économie, trop nuisibles au business bilatéral. On n’entre pas dans une entreprise pour faire de la politique ou pour protéger des ouïgours, mais pour travailler et produire de la richesse.
Justement, en 2021, Jaroslaw Kaczynski et Viktor Orban apprendront le Chinois.

En 2021, Arlette Laguiller déposera sa candidature à l’élection présidentielle pour faire barrage à Jean-Luc Mélenchon. Thème retenu : « Les travailleuses et les travailleurs, c’est des personnes sacrées ».

En 2021, tout individu de moins de douze ans surpris en flagrant délit d’usage d’armes à feu camouflées ou d’armes à feu de poing sera fermement rappelé à l’ordre : il lui sera demandé de présenter sur le champ un justificatif d’identité.

En 2021, les opposant(e)s politiques chinois(e)s mystérieusement disparu(e)s depuis plus de 1 500 jours pourront rédiger leur autocritique post-mortem.

En 2021, Xavier Bertrand rendra opportunément publique son adhésion au Parti des Travailleurs, au Mouvement des Paysans, au Club des socialistes, au Parti des Entrepreneurs, à La France indécise, aux Abstentionnistes associés et à l’Eglise du trentième jour de la semaine.

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