jeudi 21 mai 2009

Chroniques de la survivance - questions à Stefan Zweig

"Une cuillère de marché, trois mesures d'insanité"

"Tout en Europe marche avec une force irrésistible vers l'anéantissement, et je reconnais encore une fois que ce ne sont jamais les sages, jamais les penseurs qui forment le tissu dramatique de l'histoire, mais les grands monomanes, les lunatiques, qui ne voient (que) leur idée, une idée, qui peut guérir le monde - et en vérité, il en meurt."
Stefan Zweig à Romain Rolland, 1935

Grand Stefan Zweig, votre absence est notre plus grand malheur. Il y a péril à l'écrire, tant l'évocation du passé attire sur vous le soupçon de fuir le présent, de haïr son temps, les autres, et soi-même, évidemment.

Allez sussurer le lien ténu entre un passé assumé et maîtrisé d'un côté, et le progrès de l'autre...
Bien du plaisir, cher Stefan.

S'adresser à Stefan Zweig... Orgueil et présomption, ou plutôt non, bien plus modeste : j'avais en tête le mot Liberté, et c'est tout naturellement que votre nom m'est venu, vous qui avez revendiqué la Liberté avec plus de grandeur et de légitimité que quiconque dans l'Histoire.




Cher et grand Stefan Zweig, je déplore votre absence. Les pays d'Europe vont élire un parlement européen que, vivant, vous pourriez présider de plein droit; incarnation de la volonté d'Europe, porteur d'une idée de grandeur européenne indissociable de la culture et des valeurs humanistes, quel regard porteriez-vous sur l'Europe de 2009?



L'Europe d'aujourd'hui vous laisserait sans doute tiraillé. Comme tant de fois dans votre vie.
Vous constateriez une volonté moderne d'Europe, succédant à l'énergie fondatrice des Robert Schumann et Jean Monnet aux lendemains de la guerre; vous seriez séduit par cette frange de politiques allemands et français dont les discours résonnent encore de l'amitié franco-allemande, de l'Europe comme antidote à la guerre.

Sans aucun doute verriez-vous avec sympathie la tournure quasi-exclusivement économique de la construction européenne; du commerce comme outil de rapprochement entre les pays, de contact entre les Peuples.

Les inconditionnels de l'Europe telle qu'elle est ne vendent que ça : de l'économie, du commerce. Et pas n'importe-lesquels : de l'économie et du commerce "libres"; une telle Liberté va de pair avec l'effacement des Etats, et vous avez imputé aux Etats, à juste titre, la responsabilité de la guerre.
Vous n'auriez rien, je le crois, contre cette Europe-là.

Cependant la place de l'Etat a changé.
Jusqu'aux années 80, il est resté puissant à l'ouest, dictatorial à l'est; la prise du pouvoir par des conservateurs anglais et américains, l'effondrement du bloc soviétique, en ont sonné le glas, et avec lui les valeurs qu'il incarnait. Dont certaines, cher Stefan, étaient précieuses, tels, en France, la solidarité ou l'intérêt général.
L'Europe s'étant faite relais de la révolution conservatrice anglo-américaine, on est passé de politiques plutôt étatiques au dogme libéral.
Gloire à l'individu et à l'individualisme, exit les valeurs solidaires.



... Et la place aux entreprises, aux capitaux, libres eux aussi, place au chacun pour soi et à la richesse décomplexée jusqu'à l'indécence.

Là, cher Stefan, c'est le militant qui s'exprime




Jacques Delors disait qu'au moment de prendre la première présidence de la commission européenne il avait le projet d'adosser l'Europe à la culture et aux valeurs sociales; ayant fait le tour des avis des chefs d'Etats européens, il avait enterré son projet au profit d'une Europe économique, sur le modèle de la CECA.

L'Europe économique s'est privée d'être aussi culturelle, linguistique.

Culture, échanges entre les Peuples? Rien ou si peu. Osons : dans l'Europe en cours, exit vous-même, et Verhaeren, et Romain Rolland ou Thomas Mann, la place aux marchés financiers; les petits Français apprennent de moins en moins l'Allemand, comme leurs congénères allemands n'apprennent plus le Français. La langue anglaise règne en maître. Non par une offensive règlée contre les langues nationales, mais par abaissement, lâcheté, capitulation devant l'impératif du parler-vite commercial.
Les Cultures nationales s'effacent, les Nations sont données comme en voie de disparition au profit de régions.
On a coutume d'appeler "Empire" les Etats Unis, l'Europe paraît tentée par un sobriquet voisin.

Cher Stefan Zweig, cette Europe ne serait pas de votre goût, mais, j'en suis sûr, vous la soutiendriez. Vous constateriez l'absence vertigineuse et dangereuse d'un modèle autre et meilleur, vous regarderiez l'état des démocraties et civilisations sur la planète et en déduiriez vite l'urgence de la soutenir, cette Europe-là, faute de mieux.
Diagnostic à la fois vrai et terrible.

Aujourd'hui plus d'un européen sur deux n'a pas l'intention de voter aux élections européennes; les européens tournent le dos à l'avenir qu'on leur propose parce qu'on le leur impose, et, parallèlement, les extrêmes droites opèrent un retour bruyant.

Tout le monde sera d'accord pour conclure à la nécessité de plus d'Europe.
Mais faute de contenu identitaire, culturel, citoyen et historique, le "plus d'Europe" réduit aux marchés-rois signifiera plus de néant, plus de vide. Faute d'exemple venant d'en haut, de cette Europe-ravin qui devrait être cîme, se déclenchera le signal attendu par des peuples déstabilisés, atteints de plein fouet par des crises incessantes, pour s'enfermer dans leur coquille d'indifférence et de méfiance. Des autres. D'eux-mêmes. De tout. Le retour d'une extrême droite au pouvoir, en Italie, en Autriche ou ailleurs, ne sera plus inenvisageable.

Et, cher Stefan, on ne peut s'y résoudre. Quand il s'agit du pire, l'Histoire est toujours prête à se répéter.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Membres

Qui êtes-vous ?

Quelqu'un qu'on sait être qui il est sans se douter qu'il est plus proche de celui qu'il n'a jamais été.