Il fallait s'attendre à ce que mon ami Marceau réagît au dernier message sur le mouvement.
"J'ai lu votre texte, avec ce titre curieux sur la moustache irrésolue. Mon jeune ami, j'espère seulement qu'il n'y a pas là d'allusion à la mienne", écrit-il d'abord. Rassure-toi, Marceau. Trop de respect.Il poursuit : "Je le trouve au mieux ambigu, au pire contraire aux principes que vous dites défendre". Bigre. "Cette charge contre le mouvement ne cache-t-elle pas une défiance vis-à-vis de la liberté d'aller et venir, acheter une baguette de pain, aller à des réunions publiques, au bal, au cinématographe et au théâtre? Que dire des efforts du front populaire pour promouvoir l'activité physique, le dépassement de soi? J'ai bien peur que vos grandes idées philosophiques bien abstraites s'accomodent d'une classe ouvrière attelée à la machine, enfermée sans exutoire possible dans son travail et la tentative d'en récupérer, dans un temps très court.
La liberté des uns, vous et d'autres, de "poser les valises" comme vous l'écrivez, et celle de la classe ouvrière de travailler et de rien pouvoir faire d'autre. Bravo. Vous confirmez mes doutes sur ces gens qui se disent de gauche mais ont le plus grand mal à le prouver et se le prouver.
On en parlera autour d'une Suze, si vous voulez.
Ou d'un Pastis Duval.A moins que vous préfériez un petit vin blanc.
Je connais une guinguette près de Nogent. Tenue par un Camarade et sa Femme.
J'attends de vos nouvelles
Salut et fraternité - M.P.".
Dimanche printanier. Non, Marceau, je ne dévie pas de nos échanges. J'en profite pour te faire part de mon plaisir simple devant un ciel lumineux, une opulence claire et chaude qui accompagne ce jour, envoit à nos arbustes le signal de leur épanouissement.
Et, sur les visages de tant de mes contemporains, fait revenir enfin quelques traits insouciants, des sourires un peu hésitants.
Le long du canal de l'Ourcq aujourd'hui, tu aurais retrouvé sur la piste cyclable qui relie Paris à Meaux des images à jamais symboles de juin 1936, familles en promenade, cyclistes, pécheurs, sous un ciel presque bleu.
J'aurais pu faire plus simple. Dans le précédent message, préciser que le piège n'est pas dans le mouvement lui-même, évidemment naturel et bien sûr à encourager, mais dans l'arraisonnement du mouvement par l'économie. L'économie, valeur ultra-dominante, a fait du mouvement un impératif : qui ne "bouge" pas n'est pas dans le "mouvement" et s'exclut de lui-même de l'économie. L'économie régit tout, nos vies en dépendent, ce qui interdit de s'en exclure.
Tu les entendrais, Marceau ! Ils ont le mot "bouger" dans leurs becs, tels des perroquets. "Ca bouge", "il faut bouger", "le monde bouge".
"I want to move it move it !"
Quand l'arrêt du mouvement et tout ce qu'il autorise, la contemplation, le statique, deviennent à ce point suspects (une ministre de l'économie et des finances a dit qu'il valait mieux agir que réfléchir), il y a de quoi se demander si l'exigence de mouvement ne contient pas des germes de totalitarisme, après avoir été indice si flagrant d'angoisse collective.
... Ce n'est pas à toi, vieux militant, que j'apprendrai les vertus d'une grève de temps en temps. Et que pas de meilleur moyen d'entraver la marche utilitariste que d'aller au théâtre, au cinéma, au concert, en librairie.
Tout ce que nos libéraux n'aiment pas.
Bon.

Pour l'instant, Cathrine et moi nous administrons du Bashung, en perfusion. Tu partagerais notre tristesse si tu étais de ce temps, non parce qu'il est mort, non parce que les média se jettent sur son cadavre pour qu'il exhale du consensus larmoyant, mais parce qu'il y avait du modèle dans cet homme-là, distance, recul et simplicité, parce que ses textes prenaient en charge nos aspirations au rêve, à l'évasion par le jeu de mots et d'esprits, avec simplicité et amitié.
Parce qu'il avait de l'unique, du précieux.
Bonne nuit, Marceau, bonne nuit, Bashung.
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